SAIGON EXPRESS


Il m’embarque sur sa mobylette pour me montrer la ville. Je me prends le Vietnam, je me prends Ho Chi Minh dans la figure ! Quand j’arrive dans un nouveau pays, c’est toujours un peu le choc culturel, j’essaie de saisir le sens, la direction, le mouvement des vies, des peuples. Ce n’est pas tant une surprise puisque j’ai lu sur le Vietnam, j’en ai vu des films, des photos.

Mais là, sur la mobylette d’Alessio, c’est une toute autre histoire : j’expérimente le Vietnam à travers une palette complexe de sensations.

(Read this post in English, baby!)


J’essaie de lire les noms des enseignes, l’odeur du riz cuit me chatouille les narines, mes paumes transpirent de ce que je m’agrippe à la chemise d’Alessio. Il fait chaud. J’entends surtout les klaxons. La circulation est horrible ici, cela me donne le tournis. Le vent du soir est bienvenu sur ma peau moite. Y flotte, presque imperceptible, l’odeur des frangipaniers. Les rues sont colorées d’étals de fruits, d’enseignes clignotantes, de guirlandes lumineuses aux arbres. J’essaie d’assimiler ce déluge des sens, ce que je vois surtout : le fleuve, les maisons étroites, les cafés tous plus jolis les uns que les autres.

Les rues qui crachent des scooters comme un Vésuve enragé. De temps en temps, Alessio me montre un bâtiment, une rue, il m’indique des endroits où je devrais m’attarder. Mais la mobylette fonce trop vite, un bâtiment en cache un autre, les rues défilent, se ressemblent, se fondent dans le brouillard de mon esprit surexcité. Mon cerveau a trop de pièces de puzzle mais aucune vision d’ensemble, il ne fait plus la mise au point. District 1, district 5, je ne saisis pas encore la différence : c’est une succession de rues, de lumières, auxquelles le sens m’est encore à découvrir.

J’aperçois ça et là les vestiges de l’occupation française, des cathédrales surtout. Je pensais qu’elles jureraient dans le décor, mais leur stature s’accommode de la moiteur, de la cadence folle des scooters. Les abords du fleuve sont plus romantiques, les locaux y promènent leurs chiens, y font leur jogging et s’attardent dans les nombreux bars et cafés. La vie près de l’eau semble toujours plus respirable.

Je me rappelle de mes autres premières impressions alors que la mobylette file et je réalise qu’elles sont toujours mouvantes. De la vitre d’un bus, d’un taxi, du métro, ces premières images sont toujours des paysages qui défilent. Trop vite. J’essaie de saisir quelques détails : l’architecture des maisons, la forme des arbres, les visages des gens. La nuit, ce sont souvent des amas de lumières, des Nuits Etoilées en trois dimensions impénétrables. Les premières heures dans un pays se passent toujours dans un étrange brouillard. On ne saisit plus très bien où l’on est, la monnaie, la langue, la disposition des rues. Les premières balades sont rarement concluantes. Il faut garder son esprit ouvert, alerte, le temps de se permettre un jugement quelconque.

Je ne le sais pas encore, mais je ne serais pas conquise par Ho Chi Minh. Trop grande, trop bruyante, trop bordélique, trop stressée. L’ancienne capitale m’apparaîtra comme un cauchemar pour le voyageur : il est difficile d’y trainasser le nez en l’air sans manquer se faire écraser, ses attraits touristiques sont minimes. J’ai là devant les yeux une ville fourmillante, un pôle économique et social qui manque de charme. J’irais chercher le calme des églises et des temples, trouvant la balade à pied éreintante. Je ne suis définitivement plus une fille des villes.

C’est toujours la même question qui saisi le voyageur qui arrive dans un nouvel endroit : cet endroit est-il fait pour moi ? On appréhende les endroits comme on le ferait d’un rendez- vous Tinder : est-ce que ça va le faire d’y passer la nuit, et si oui, peut-on espérer une aventure plus intense ? Sans parler d’amour, on se recherche des affinités, on compare avec les expériences précédentes. A la recherche de palpitations dans le ventre, du désir de continuer le voyage, ou au contraire de le mettre sur pause. Parfois, la première impression est la bonne : la connexion est sensible, évidente. Mais il arrive aussi qu’il faille prendre le temps de s’apprivoiser, lentement, de se tourner autour, pour en saisir les surprises cachées.


Ce soir-là, j’essaierais de saisir l’ex Saigon par tous les pores, les yeux ouverts, les yeux fermés, les sentiments ouverts à toutes les possibilités. Il y a tellement de liberté dans cette soif de découverte.

Et puis on ne sait jamais. Il paraît que je tombe amoureuse tous les 4 matins.


SAIGON EXPRESS

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *