C’ETAIT NOTRE PLAGE


Notre plage n’avait pas de nom. C’était même pas une plage, en fait. Enfin, pas vraiment. Juste un endroit derrière le Night Market de Hualien, à côté du Nanbin Park et sa statue de Matsu, la déesse de la mer.

C’était pas la plus belle des plages, bien que le chemin côtier reste mon endroit préféré pour chevaucher mon vélo Hello Kitty les cheveux au vent. Juste avant le coucher du soleil.

(Read this post in English, baby!)


 

C’était notre plage à nous malgré tout, où j’allais me baigner presque chaque jour avec mon amie Finlandaise Emma, en face des montagnes brumeuses de la Central Mountain Range, en face du coucher du soleil, en face du lever de lune, en face de ce phare rouge pétant que l’on apercevait au loin.

Le ciel était bien différent lorsque l’on faisait les étoiles de mer dans la flotte, ou que l’on jouait dans les vagues. Un gris menaçant avec de gros nuages lourds. Des vagues de roses et d’oranges. De petits nuages bouffis. Un ciel bleu clair sans nuages. On pouvait même pas prendre de photos du ciel : les trois quart du temps on avait oublié l’appareil photo à l’hostel. On essayait de les imprimer dans nôtre crâne, en se disant qu’on oublierait jamais ce jour-là où le ciel éclatait de couleurs folles.

J’me rappellerais toujours de la première fois où elle m’a emmenée à notre plage. C’était sa plage à elle d’abord, le spot qu’Emma avait choisi pour aller nager presque tous les jours, rencontrant des pêcheurs sur son chemin. C’était bien plus un spot de pêche qu’un endroit où nager, comme je l’apprendrais plus tard.Je la suivais alors qu’elle fonçait sur son vélo, essayant de mémoriser chaque rue et chaque virage, et je me suis retrouvée un peu perplexe en arrivant.

C’était pas une plage de sable. C’était une plage de rochers, de galets, avec pas mal de déchets en plus. Mais c’était extraordinaire d’avoir la chance d’aller nager dans l’Océan tous les jours. Ouais, c’est comme ça que je me sentais dans les vagues : chanceuse.

J’étais tellement heureuse de barboter dans l’eau, que c’est là que j’ouvrais un peu mon cœur à Emma. Une amitié profonde et inattendue s’est tissée là, sur cette plage, notre plage. Le genre d’amitié qui vient du cœur, tu sais, peu importe l’âge, la classe sociale, le pays d’origine, la langue maternelle, le passé. On y parlait de la vie, de nos attentes, d’amour, de chance. On rigolait bien quand même, surtout de nos tares, de cet Anglais stupide qui nous arrachait la gorge sur des mots comme « rural » ou « Channing Tatum ».

Elle est tellement jeune, Emma. Comparé à moi, j’veux dire. A aucun moment elle m’a fait me sentir trop vieille pour être sa pote, par contre. A l’inverse, sa vision de jeunette sur le monde c’était un bubble tea avec plein de glace : rafraîchissant. C’est tellement une belle personne généreuse et pleine d’optimisme, comme un rayon de soleil. Et se prendre sa lumière dans la gueule ça me faisait toujours ma journée. L’Océan et ses fou-rires ont guéri quelques-uns de mes petits bobos.

On emmenait d’autres personnes sur notre plage parfois. On apprenait à Una comment nager, Sasha nous a convaincues d’acheter des bouées pour jouer dans les vagues, Nikita a partagé un bain au clair de lune avec nous. C’est un peu comme s’ils pouvaient la sentir aussi, la magie de l’endroit. De notre plage.

C’est drôle quand même la manière dont on peut s’approprier des endroits. Les nommer « nôtre ». C’était pas juste une plage, c’était notre plage. Et les gens comprenaient tout de suite de quel endroit on parlait. On l’a faite nôtre, cette plage, en y allant tous les jours ou presque. On a choisi cet endroit un peu par hasard et nous m’avons rendu familier, comme on le ferait d’un café, d’un jardin ou d’une maison.

Pédaler jusqu’à notre plage nous rendait heureuse pour la journée. Une pause fraîcheur dans la chaleur taïwanaise qui faisait suer nos boules d’Européennes pendant nos tâches ménagères du matin. Mais c’était pas juste le fait de nager ou de laver notre sueur qui rendait cet endroit si spécial, c’était surtout qu’on s’y pointait sans artifices. Dans toute notre candeur, en toute honnêteté, vulnérables, maladroites, pleines de défauts, les vagues noyaient nos larmes pour qu’on se remette en selle en mode bad-ass – prêtes à affronter le monde.

Entourées d’un langage et de noms de rue qu’on ne pouvait pas comprendre, notre plage c’était notre sanctuaire. Finalement la nature n’en a rien à foutre des langues maternelles, des cultures, des origines sociales, d’où tu viens. Un peu comme notre amitié.

Parfois, j’allais seule. Mais c’était jamais pareil. J’me suis faite piquer par une méduse la seule fois où j’allais nager toute seule. Après coup, j’allais juste m’asseoir sur les rochers, avec de la musique et contemplant le soleil se coucher, la lune se lever, pensant à cet été à Hualien avec mon extraordinaire amie Finlandaise.


Vers la fin de l’été, notre plage n’était plus la même. Les typhons successifs et les énormes déferlantes avaient changé le paysage, éparpillant d’immenses rochers, emportant ces gigantesques tétrapodes en béton sur le rivage. On aurait dit que notre plage avait été là juste pour nous, pour cet été d’enfer à Hualien.

Alors que l’on quittait la ville, ‘Notre Plage’ n’était plus.

Maintenant, à chaque fois que je pense à Emma et notre plage, j’ai un peu le goût de l’eau salée sur le bout de la langue.


“Become friends with people who aren’t your age. Hang out with people whose first language isn’t the same as yours. Get to know someone who doesn’t come from your social class. This is how you see the world. This is how you grow.”

« Deviens ami avec des personnes qui n’ont pas ton âge. Traîne avec des gens dont la langue maternelle n’est pas la même que la tienne. Apprends à connaître quelqu’un d’une autre classe sociale. C’est comme ça que l’on voit le monde. C’est comme ça que l’on grandit. »


L’ébauche de cet article a été écrit pour la première fois dans le #HandAlongBook que j’ai créé à Hualien.

Pour en savoir plus sur le concept du #HandAlongBook, C’EST ICI.


Happiness is playing in waves by lastlemon.

Y ALLER:

NOTRE PLAGE.


 

C’ETAIT NOTRE PLAGE

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