LE GOÛT DU SABLE


D’abord c’est le goût du sable.

El gusto de la arena, en Espagnol.

J’ai beau être attablée devant mon petit déjeuner, mon thé qui refroidit, les pieds crispés de froid sur le carrelage, c’est le goût du sable qui me revient en premier lorsque je lance mes leçons d’Espagnol sur mon téléphone.

(Read this post in English, baby!)


C’est étrange comme mon cerveau semble se diviser en deux entités distinctes. Celle qui traduit, répète, cherche, apprend l’Espagnol avec avidité et celle qui ravive des sensations du passé. Le goût du sable. Le ciel gris au-dessus de l’océan. Les salutations au soleil. La texture croquante, sablonneuse justement, des alfajores vendus dans la boulangerie sur le chemin pour l’arrêt de bus. Sa voix, à lui. De l’époque où elle était encore douce, me chantant Kappara Sheli.



Il y a les leçons, les conjugaisons, les répétitions. Si ella pudiera correr. Si sólo pudiéramos. Et en arrière-plan, malgré moi, et cela continue de me surprendre, comme une Madeleine de Proust, DuoLingo me refile le goût du sable, alors que j’enchaîne les exercices, un à un, voilà que je suis projetée à l’été dernier, cet été en Equateur, cet été qui m’a fait mal, si mal, qu’il a provoqué mon retour précipité en France.

Alors que je progresse en Espagnol, mes souvenirs se rappellent à moi, toujours, jour après jour. Certaines fois j’arrête la leçon avant même d’avoir terminé, quelque chose m’éreinte dans ces flashbacks, la pente est glissante et voilà que ma vieille copine Mélancolie m’a poussée à bout. Boum. Tête la première dans le sable.

Mes sentiments d’alors refluent, comme la marée. Cette fierté de dire mes premières phrases en Espagnol. La confiance qu’à partir de là, il serait plus facile de vivre, de voyager en Equateur. De rencontrer, de partager, de rire. Je roulais mal les R mais comprendre le fonctionnement de la langue m’apparaissait comme un trousseau de clé qui m’ouvrirait toutes les portes.

Toutes ? Sauf celle qui m’avait fait arriver ici depuis Taiwan. Il n’y aurait donc plus de nous après ça. Je prends confiance, les mots étrangers roulent déjà sur ma langue de mon désir de partir. Il me faut quitter cet endroit ensablé, qui ne m’apporte rien, rien que du désespoir de ce nous qui n’était pas assez tangible.



L’Espagnol me titille la gorge lorsque je marche dans le sable avec les chiens, au bord de la mer, il parle de montagnes, de volcans, de forêts. Il veut conquérir les espaces, les aspérités du langage, il veut grandir, s’épanouir. Il est impatient, comme un enfant, il sautille sur place, s’excite des possibilités à venir.


Il faut partir.

L’Espagnol me libère.

Je suis l’autruche qui sort enfin la tête du sable.



Il parait que nous changeons nos souvenirs à chaque fois que nous les revisitons.  Ça me perturbe. Et me donne le vertige. Mes souvenirs, si précieux, perdent de leur véracité. De leur authenticité, à chacune de mes crises de nostalgie boulimique.  Ce goût du sable est-il plus prononcé maintenant, plus important qu’il ne l’était alors ?

Suis-je en train d’apaiser mes souvenirs douloureux, une leçon d’Espagnol à la fois? Jusqu’à ce que l’image de la lame sur mes jambes s’estompe, jusqu’à ce que je finisse par croire que ce n’était pas si grave au fond, cette personne-là, là-bas, en plein désespoir ce n’était pas vraiment moi, après tout cela n’arrive pas si souvent, ce n’était d’ailleurs pas arrivé en plus de 3 ans auparavant… Avant.

Suis-je en train de polir, d’arrondir les angles de mon histoire équatorienne chaque fois que je retiens un nouveau mot de vocabulaire espagnol ?



Le passé simple, le passé composé, le subjonctif passé. Tous ces passés que je ne maîtrise pas, que je mélange, confuse. Ces passés qui nettoient les larmes d’alors, refoulent les colères, les furies, les attaques. Le sable me pique les yeux. L’imparfait, cuando yo vivía en Puerto Cayo. On avait perdu l’habitude de se raconter nos vies sous la douche, de chanter à tue-tête Dany California. Je te nattais toujours les cheveux avec application, tu avais commencé à oublier de brosser les miens.

L’imparfait imperfecto de nos imperfections : nous étions trop impatients. Estábamos demasiado impacientes.On laissait de côté notre fossé linguistique et culturel, où étaient passées nos bienveillances ? Je m’y perds gravement dans les temps et je m’arrache les cheveux, moi qui ne voulais pas quitter l’Amérique Latine tant que je ne parlerais pas Espagnol couramment.

On aurait pu s’aimer en Espagnol t’imagines ? On aurait eu un moyen d’expression supplémentaire pour s’entendre, d’autres mots, d’autres sensibilités, d’autres sensualités. Je répète des phrases encore et encore pour capter la concordance des temps mais dans cette tempête de sable tout se brouille, je l’aimais, je l’ai aimé, lo quería, lo he querido, mais c’était foutu d’avance cette histoire, peu importe dans combien de langues on aurait essayé de s’aimer, c’était rien que de la poudre aux yeux cette concordance.



Il neige ici. Mon thé est froid. Je continue d’apprivoiser mon Espagnol, cette fois les pieds sur le sol Alsacien.

Me pardonnerais je jamais de l’avoir laissé dans ces rues de sable ? Lui pardonnerais je jamais de n’avoir pas voulu conquérir ces rêves de grands espaces avec moi ?


On faisait des cœurs Coréens avec nos doigts pour se dire au revoir alors que le bus démarrait. Il me semblait que l’on finirait bien par se revoir.

Je n’avais bien assimilé que le présent en Espagnol à ce moment-là.

(C’était un adieu.)

Il me semble que suis allée jusqu’en Equateur pour briser nos cœurs.

Je n’arrive toujours pas à rouler les “R”.

J’arrive beaucoup mieux à conjuguer au futur, cela dit.

Le goût de lui va me passer. El gusto de el va me pasara.

(Et ce foutu goût du sable ?)



LE GOÛT DU SABLE
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3 thoughts on “LE GOÛT DU SABLE

  • 15 March 2019 at 10 h 27 min
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    Fuck. This got me. All of it.

    The way language and memory overlap. The unreliability of memory, and the fear of losing what is “real”. The possibility of loving someone in another language, even if it was never a possibility.

    The sight of a blade against your skin when you’ve told yourself that’s not who you are anymore.

    I was already emotional, and this piece pushed me over the edge. So many quotable instances, I could never highlight them all.

    Thank you.

    Reply
    • 22 March 2019 at 22 h 46 min
      Permalink

      Thank you so much for reading me and supporting me Nikita. This piece was not the easiest to write as you could imagine it brought me back to some dark places. But I’m so proud of it! And most of all I’m so proud I found a way to finish it in a way I like.
      Thank you for being around here, this means the world to me.

      Reply
  • Pingback:HISTOIRES D’HÉBERGEMENTS ALTERNATIFS – Take a Walk on the Wild Side

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