FAIRE LE TOUR DE L’ÎLE DE LANYU A PIED


“Ākokay!”

C’est comme ça que tu seras accueilli à Lanyu 蘭嶼, aussi connue sous le nom d’Orchid Island (« Île des Orchidées ») en Anglais ou Ponso No Tao (« Île du peuple ») dans la langue locale. Lanyu, c’est une petite île de 45 km² au large de la Côte Sud-Est de Taiwan, pas très loin de sa cousine Lüdao 綠島 (Green Island ou l’Île Verte en Français), toutes deux facilement accessibles par la mer ou les airs depuis Taitung.

Comme il me semble bien que j’ai une attirance bien prononcée pour les îles, et plus elles sont petites, mieux c’est (ça commence à être évident maintenant après mes baroudes en Nouvelle-Zélande, au Japon, à Bali et maintenant Taiwan, sans oublier que j’ai quand même passé un mois entier sur Stewart Island en Nouvelle-Zélande à découper du saumon fumé pour le plaisir de découvrir la vie insulaire d’une petite île reculée habitée par quelques 381 habitants), j’avais effectivement en tête d’explorer au moins une de ces petites îles Taiwanaises lorsque j’ai débarqué de l’avion en avril dernier.

(Read me in English, baby!)


Ça m’a pris un peu de temps cela dit, d’écrire cet article. Je l’ai commencé et recommencé sans en voir la fin. Parce que, tu verras, Lanyu c’est pas juste une jolie petite île qui vaut le coup d’être explorée, c’est aussi une île connue pour sa culture aborigène très particulière, c’est une île où t’as cet établissement de stockage de déchets nucléaires qui vient perturber le paysage naturel autant que le cœur de ses habitants.

Lanyu c’est de l’histoire, c’est de la politique, c’est une histoire de tribu, de rochers, d’océan.

J’suis clairement pas experte sur ces sujets, et je prétendrais encore moins tout savoir après avoir séjourné une petite semaine là-bas. Je n’ai pu qu’apercevoir les contours de sa complexité. Mais si je devais écrire sur Lanyu, je ne pouvais pas laisser de côté ces sujets difficiles.

Bon. T’es quand même prêt à embarquer avec moi ?


SOMMAIRE


BON A SAVOIR

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  • QUAND Y ALLER ?

Le printemps et l’été sont les meilleures saisons pour aller à Lanyu, lorsque les conditions météo sont favorables pour les ferrys et les avions. En effet, en hiver, il y a beaucoup moins de vols et presque pas de ferrys. Les hivers sont pluvieux et très venteux, alors que l’été est plus doux, avec des températures plus chaudes (y’a toujours beaucoup de chances de pluie, mais disons que tu sècheras plus vite, hein !)

Cependant, d’Aout à Septembre, c’est la saison des typhons, et Lanyu n’est pas épargnée, loin de là. A cause de sa localisation, elle est touchée parfois gravement par les tempêtes, et dans ces cas-là, les vols et ferrys sont tous annulés. De Février à Mai, c’est la saison des poissons-volants sur l’île, donc ça peut être l’occasion d’en apercevoir au large mais aussi d’assister aux cérémonies de lancement des canoës.


  • COMMENT Y ALLER ?

Il y a deux moyens d’arriver sur Lanyu. Par la mer ou par les airs.

  • PRENDRE LE FERRY

Les ferrys pour Lanyu partent depuis Taitung Fugang Fish Harbour ou bien depuis Kenting Houbihu Harbour. De ces deux ports, la croisière dure entre 2 et 3 heures pour arriver à Lanyu. Certains ferrys font un stop à Lüdao (綠島 Green Island ou Île Verte) aussi, ce qui peut être une bonne occasion pour aller y faire un tour. La majorité des ferrys ne circulent pas d’Octobre à Mars, lors de la saison creuse, la mer étant parfois bien trop violente et la météo bien moins clémente.

Pour les horaires, il vaut mieux contacter l’une des compagnies de ferrys, ou le Visitor Center de Taitung ou de Kenting. La plupart des hostels aux alentours de Taitung seront capables de vous renseigner aussi.

Un ticket aller-retour est en général moins cher qu’un aller simple, mais ça veut dire que tu sais exactement quand tu veux revenir (ce qui n’était pas vraiment mon cas) – le ticket aller simple m’a coûté environ 1 200 NT$.

Ci-dessous les sites et coordonnées des différentes compagnies – les informations sont en Chinois par contre :

Triumph – 089-281047

Green Island Star – 089-280226

Golden Star – 089-281477

  • PRENDRE L’AVION

Tu peux aussi prendre un vol depuis l’aéroport de Taitung avec la compagnie Daily Air. Le ticket coûte entre 1 400 et 1 500 NT$ aller simple. Il est recommandé de réserver assez à l’avance, surtout lors des vacances d’été où les avions se remplissent facilement.

LE SITE DE L’AÉROPORT DE TAITUNG


  •  COMMENT SE DEPLACER SUR PLACE ?

Se déplacer à Lanyu n’est pas très compliqué si on considère que l’île est vraiment petite et qu’il n’y a qu’une seule route principale. La manière la plus simple de s’y balader c’est évidemment de louer une voiture ou un scooter (à Yayo, juste à côté du port, tu trouveras des agences), et ça prend entre 4 et 5 heures d’en faire le tour. L’autre solution est de louer un vélo, car les routes sont principalement plates, même si pas très bien entretenues par endroits (mais c’est tout à fait faisable quand même !) Le tour de l’île à vélo prend à peu près 6 heures au total.

Quant à la solution que j’ai choisie, à savoir faire le tour de l’île à pied, ça m’a permis de prendre mon temps tranquillement et de profiter des nombreux panoramas à couper le souffle de l’île. Faire le tour de l’île à pied prend environ 12 heures en totalité, ce qui est faisable en une grosse journée d’été, ou en deux journées bien réparties. C’était là mon plan initial, marcher pendant deux jours et m’arrêter quelque part en chemin pour la nuit, car il y a beaucoup d’abris en bois le long de la côte dans lesquels j’aurais pu dormir dans mon sac de couchage.

Faire du stop est aussi super simple sur l’île, les locaux autant que les touristes semblent ravis de transporter les auto-stoppeurs. Tant de fois des gens se sont arrêtés pour me transporter d’un village à l’autre alors que je n’avais même pas levé le pouce. Je me rappelle d’une jeune fille qui m’avait embarquée sur son scooter juste parce qu’il allait pleuvoir, et qu’elle voulait me ramener chez moi. Et je me rappellerais sûrement toujours du jour où je suis arrivée au port, demandant au bureau de police s’il y avait des bus aux alentours pour me déposer à Iraraley (la réponse était non) et que cette dame qui venait de louer des scooters m’a tout simplement proposée de m’emmener à destination. C’était ma première fois sur les routes de Lanyu, et je me prenais tous ces beaux paysages dans la gueule, avec l’air marin qui me chatouillait le nez – ouais l’autostop ça me donne des élans poétiques.


  • FAIRE DE LA PLONGEE A LANYU

Lanyu est un des meilleurs spots de Taiwan pour faire de la plongée sous-marine ou tout simplement avec un masque et un tuba. Peut-être même que tu y verras des poissons volants, si c’est la saison !

Il faut faire super attention aux courants sous-marin si tu penses aller nager ou faire de la plongée tout seul. Il y a des endroits plus sûrs que d’autres, et je recommanderais quand même d’éviter d’aller au large, et d’aller faire un tour dans les nombreuses piscines naturelles de l’île, où tu pourras regarder les jolis poissons sans peur de te faire entraîner par les courants.

Si tu souhaites t’adonner à la plongée sous-marine, il y a plusieurs centres de plongée sur l’île qui proposent des plongées récréatives aussi bien que des certificats PADI. Je peux te recommander ce centre à Iraraley, où certains instructeurs parlent un bon Anglais :

TEC ONLY DIVING CENTER IN IRARALEY


  • QU’EST-CE QUE JE METS DANS MON BACKPACK ?

La météo à Lanyu est plutôt imprévisible, bien qu’il y fasse très chaud en été. Vaut mieux emmener ton maillot de bain et ta crème solaire pour pas te brûler le nez lorsque t’iras te balader à pied, à vélo ou en plongée. Tu peux emmener ton masque, tes palmes et ton tuba d’ailleurs, tu vas pas le regretter. Sois prêt pour un peu de pluie aussi, avec ton poncho jaune fluo et ton parapluie.

Comme il n’y a qu’un seul distributeur d’argent sur l’île, au bureau de Poste d’Imaorod, je te conseillerais d’emmener du change avec toi. Certains étrangers ne pouvaient même pas retirer à la Poste, leurs cartes n’étant pas compatibles. Il vaut mieux donc emmener assez d’argent pour couvrir tes dépenses quotidiennes et ton ticket de retour.


COMPRENDRE LANYU

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  • LA TRIBU DES TAO

La belle île de Lanyu est souvent décrite comme « l’île des aborigènes » puisqu’elle est le berceau des Tao (aussi connus sous le nom de Yami), l’une des nombreuses tribus aborigènes de Taiwan. Il y a une vingtaine de tribus différentes à Taiwan, ce sont les premières nations à avoir vécu sur l’île, au moins 8 000 ans avant la première arrivée des Chinois Han aux alentours du XVIIème siècle.

La culture Tao a été bien mieux préservée cependant, puisque l’île a été épargnée par les visiteurs jusqu’en 1967. Dès lors, alors que l’île était catégorisée coupée du reste de Taiwan pour des raisons de recherches ethnologiques durant la colonisation Japonaise, la République de Chine (qui a chassé les Japonais en 1945) a levé la restriction afin « d’éduquer » les Tao (disons plutôt les forcer à apprendre le Chinois par exemple) et d’ouvrir l’île au tourisme.

Ce n’est pas évident de retracer l’origine des Tao. Leur langage est apparemment bien plus proche de celui de certaines tribus aux Philippines que des autres langages aborigènes de Taiwan. Une théorie célèbre voudrait que les Tao auraient quitté l’archipel de Batan pour s’installer à Lanyu il y a environ 800 ans. Comme les autres tribus indigènes de Taiwan, les Tao ont leur propre langage et leur propre culture, bien différente de ce que j’ai l’habitude de voir à Taiwan !

Par exemple, il n’y a presque pas de temples à Lanyu… mais pleins d’églises ! Il semblerait que les missionnaires auraient toujours aidé les aborigènes à préserver leurs identités et leurs cultures : d’ailleurs lorsque j’étais à Yuli, j’ai eu la chance de rencontrer le prêtre missionnaire Maurice Poisot qui a rédigé un dictionnaire Français/Amis qui est toujours une référence aujourd’hui dans l’apprentissage de la langue Amis.

Ce qui en met vraiment pleins les mirettes en voyageant à Lanyu, ce sont les canoës traditionnels en bois – appelés Tatara– peints tout en blanc avec des motifs rouges et noirs gravés dessus. Les énormes cercles à l’extrémité de chaque canoë qui ressemblent à des soleils sont en fait des yeux, supposés guider les pêcheurs dans l’océan. Il y a aussi des motifs de vagues et d’humains gravés sur les bateaux, c’est superbe. Il faut faire attention à ne pas les toucher cependant : ces canoës sont sacrés. La construction de tels bateaux est une étape importante dans la vie des hommes de Lanyu, puisque les Tao vivent principalement de la pêche (et de la plantation de taro, qui semble être plutôt l’affaire des femmes.)

La culture Tao est puissamment liée à l’Océan, et surtout aux poissons volants, appelés Arayo. Lorsque la saison des poissons volants commence (de Février à Mai), les Tao lancent leurs canoës à la mer, et c’est toute une cérémonie. Normal, puisque ça prend un temps fou de les construire et de les décorer, ces canoës. Une fois qu’ils sont prêts, le propriétaire va organiser une grande cérémonie dans son village, où les invités portent leurs vêtements traditionnels, et se régalent de taro et de cochon. La cérémonie de lancement du bateau à l’eau se fait en prières et chansons. Les poissons volants sont considérés comme sacrés ici, comme un cadeau du ciel, ce qui explique que le calendrier Tao soit organisé selon ce fabuleux poisson. Il y a des périodes pour construire les bateaux, d’autres pour appeler les poissons volants, d’autres pour le pêcher et finalement un temps pour le faire sécher.

On trouve aussi des maisons traditionnelles « enterrées » à Iraraley et Ivalino. Comme la météo est imprévisible et parfois violente – les typhons et autres tempêtes sont monnaie courante sur l’île – les Tao ont construit des maisons enterrées dans le sol, protégées par des murs de pierres.

C’est vraiment cocasse de voir des chats, des chiens, des chèvres, et même des cochons se balader gaiement sur les toits, qui sont à hauteur du sol !

Par contre, comme ces maisons sont toujours habitées, il n’est pas conseillé de marcher sur les toits ou de s’approcher de trop près – personne n’aime être dérangé dans sa maison, hein ? C’est pareil ici.  Il est important de savoir que les aborigènes ne sont pas là pour se donner en spectacle. Leurs maisons ne sont pas des musées, elles sont habitées. Leurs chants et leurs festivals ne sont pas donnés dans un but touristique, ce sont de vraies coutumes. Il faut rester respectueux et humble en se promenant à Lanyu. Et pour mieux comprendre la culture Tao, il suffit de demander gentiment ou simplement faire des recherches de son côté.

DES LECTURES INTERESSANTES POUR MIEUX COMPRENDRE LES TAO (En Anglais) :

‘Who are the Taiwanese Aboriginals?’, Guide to Taipei.com

‘The Yami tribe’, Taiwan Indigenous Culture Park

“The calendar of the Tao”, by WILLY CHEN, Lanyu.Land, 2017

Le site web LANYU.LAND en général

“The cultural and ecological impacts of aboriginal tourism: a case study on Taiwan’s Tao tribe” by Tzu-Ming Liu & Dau-Jye Lu, Springer Plus, 2014

A propos d’un écrivain célèbre originaire de Lanyu: ‘Syaman Rapongan, Taiwan’s Ocean Literature Writer’, udn.com


  • LE SITE DE STOCKAGE DE DECHETS NUCLEAIRES

S’il y a un sujet sensible à Lanyu, ce serait celui-là : le site de stockage de déchets nucléaires. Cette installation a été construite à l’extrême sud-est de l’ile au début des années 80, sans consultation de la population. Le pire, c’est que la majorité des Tao ne comprenaient même pas le Chinois à cette époque : ils pensaient que c’était une usine de conserves qui était en construction… Quand ils ont compris ce qu’il se passait, c’était trop tard. La population n’a de cesse depuis de faire des manifestations, des pétitions, des démonstrations et finalement des promesses ont été faites par le gouvernement actuel.

Mais aucune solution alternative n’a été trouvée pour les déchets nucléaires. En 2008, une étude a été conduite sur le site et les résultats ont été alarmants : la plupart de cylindres étaient rouillés et érodés par les hautes températures et l’humidité de l’île. Certaines rumeurs ont éclaté à propos de fuites, et, même si les corrélations n’ont pas été prouvées, le nombre de patients affectés par des cancers a augmenté.

On peut voir des drapeaux de protestations tout autour de l’île, les craintes de la population se sont embrasées depuis le désastre de Fukushima en 2011. La sécurité d’un tel site peut être sujet à débat, cependant une chose est sûre : l’île de Lanyu appartient aux Tao depuis plus de 800 ans, bien avant que les Chinois, les Japonais ou les Européens ne mettent les pieds à Taiwan. Aucun gouvernement n’avait donc le droit de détériorer leurs terres de cette façon, encore moins en mettant ses habitants en danger.

EN SAVOIR PLUS SUR LE SUJET (En Anglais) :

Page Facebook de 蘭嶼青年行動聯盟 (Lanyu Youth Action Alliance) en Chinois

“Lanyu residents demand the removal of nuclear waste”, by Chang Tsun-wei and William Hetherington, Taipei Times, 2017

“Orchid Island’s Nuclear Fate” by Howard Hsu, The Diplomat, 2016

“Nuclear Waste Out of Lanyu: Indigenous Indignation in Taiwan Seen through Guan Xiao-Rong’s Photographs”, by Kuo Li-Hsin, TAP, 2015

“Taiwan: Nuclear Waste on Orchid Island”, by I-fan Lin, Global Voices, 2011

“Orchid Island: Taiwan’s Nuclear Dumpsite” by Duncan R. Marsh, Edgar (Jun-Yi) Lin & Pi-yao Lin, Nuclear Monitor Issue: #387-388, 1993


IRARALEY :

MON PORT D’ATTACHE AU MILIEU DE JEUNES FEMMES FORMIDABLES

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Je me suis installée dans le petit village d’Iraraley, où j’ai été accueillie par Even, que j’ai rencontrée grâce au Couchsurfing. Elle me loue un lit dans sa résidence secondaire (400NT$ la nuit, c’est peu cher comparé aux prix pratiqués sur l’île) et je partage ma chambre avec son employée, Tzu-Ping.

Tzu-Ping vient de Taoyuan et elle est en vacances avant de reprendre ses études de médecine. Elle aide Even tous les soirs au bar Do Van Wa et suit des cours de plongée en journée pour obtenir son certificat PADI Open Water. D’ailleurs elle est déjà comme un poisson dans l’eau à Lanyu : elle m’emmène grimper dans la montagne derrière le village pour apprécier la vue d’Iraraley et de l’océan. Elle m’explique la signification des gravures sur les canoës posés sur la plage du petit port. Elle me trimballe dans ses cafés favoris où goûter des tartes au taro et des thés glacés délicieux, et elle me présente même à ses amis. On s’entend super bien dès le départ, à cuisiner nos dîners ensemble dans la petite cuisine, faire de la plongée sous-marine ensemble, mais aussi partager nos expériences et nos éloges sur les beautés de Lanyu.

En ce qui concerne notre hôte, Even, elle est la fière propriétaire de ce petit bar sur la plage à quelques minutes à pied d’Iraraley : le Do Van Wa. Le bar en lui-même ressemble un peu à une cabane en bois avec des tables et des chaises sur la plage, faisant face au bleu de l’océan. A côté du bar, il y a une scène, sur laquelle se produisent des artistes invités mais aussi ceux qui souhaitent pousser la chansonnette. Il y a des concerts trois fois par semaine au Do Van Wa. L’endroit est super joli, avec une atmosphère posée et relaxante : le chat et le chien d’Even se baladent toujours dans le coin et ils servent des frites au bar. Tu me connais bien, il m’en faut pas plus pour que le Do Van Wa devienne mon endroit préféré où traînasser lorsque le soleil s’apprête à se coucher (explosant de mille couleurs évidemment !)

Even est une femme de caractère, forte et indépendante, et j’adore écouter ses histoires autour d’un verre. Elle a pas mal voyagé aussi, connu des amours et des désamours, d’autres expériences uniques. Je ne sais pas pourquoi j’ai été surprise de découvrir qu’elle aimait le film Before Sunrise au moins autant que moi, finalement c’est une évidence. Presque chaque soir, lorsque le bar s’apprête à fermer, Even prend sa guitare et s’installe sur le tabouret de la scène. Elle joue. Et chante de sa voix douce et chaude des chansons dont je ne comprends pas le sens, mais qui me foutent quand même de sacrés frissons. Sa voix résonne dans mes nuits calmes sur l’île.

Je pense que j’ai là un de mes souvenirs de voyage que je chéris le plus : Even et ses amis qui chantent dans leur langage sur la scène du Do Van Wa.

Grâce à Couchsurfing, je rencontre aussi Yu-Jing. Elle vient de Taiwan, mais elle vit à Lanyu depuis plusieurs années déjà. Elle ne pouvait pas m’héberger à ce moment-là, parce que son projet prenait toute la place dans sa petite maison : elle était en train de construire une carte en 3D de l’île. Elle voulait que, grâce à cette carte, le peuple Tao puisse renouer avec leur histoire, leur culture et leurs terres, notamment en incitant les gens à partager les contes, les légendes, les histoires, qui ont formé cette île et ont donné leurs noms à tous ces rochers aux formes étonnantes que l’on peut voir partout en se baladant. Yu-Jing s’intéresse de près à la culture des Tao, et avec elle j’apprends beaucoup sur l’histoire des aborigènes de Taiwan et leurs revendications politiques.

En ce qui concerne mon quotidien à Iraraley, c’est clairement décontracté, tout à fait ce que l’on peut attendre de vacances sur une petite île lointaine. Après mes longues journées de marche, je finis souvent dans le petit café Bais, au bout de petit chemin pittoresque qui m’emmène de la partie moderne du village (avec des maisons en béton) à la partie plus traditionnelle où l’on trouve les maisons enterrées. Le chemin est souvent glissant car trempé, il y a des plantations de taro dans le coin qui se font arroser, mais quelle lumière incroyable en fin d’après-midi lorsque les plantations scintillent !

Je m’installe au café avec de la lecture, une part de gâteau et un délicieux thé glacé. Il n’y a pas de Wi-Fi dans le café, mais une pancarte qui annonce que l’on devrait plutôt taper la causette. Et c’est là que je rencontre Chloé, une autre jeune Taiwanaise qui travaille sur l’île pendant les vacances. Elle fait une pause dans ses études d’astronomie pour écrire son livre et faire le point sur sa vie. On parle de films, de livres, et elle me parle de cet auteur célèbre originaire de Lanyu : Syaman Rapongan.

Il y a des nuits où je ne trouvais pas le sommeil parce que je me sentais trop vivante, tellement en paix avec moi-même et mon environnement que j’en débordais d’énergie. Alors, je grimpais les escaliers en béton qui mènent au toit de la petite maison où je vivais, et j’y dansais, j’y chantais, sous les étoiles.

Comme la saison touristique est sur sa fin (on est mi-Septembre), il n’y a pas énormément de touristes sur l’île et la plupart d’entre eux viennent de Taiwan. Ce qui veut dire que mon Anglais ne m’est pas très utile ici, et que la plupart des gens rencontrés sont des locaux. Je devrais être effrayée, mais c’est plutôt pour le mieux : à chaque fois que je m’attable au Do Van Wa ou dans un café, les gens (souvent des femmes, et parlant un peu Anglais) se mettent à me parler pour me demander d’où je viens, et surtout : pourquoi je suis venue visiter cette petite île, si loin de tout. Ils sont tout aussi curieux de moi que je le suis d’eux.

Et c’est comme ça que j’ai construit des amitiés, que j’ai appris beaucoup de choses sur les Tao, sur leurs sentiments par rapport à l’industrie touristique croissante sur l’île, ou les problèmes liés aux déchets nucléaires. Ça ne semble pas facile pour eux de composer entre leurs traditions ancestrales et la vie d’aujourd’hui.

Je suis vraiment impressionnée par ces femmes que je rencontre à Iraraley : elles m’inspirent à tellement de niveaux, je me prends à espérer pouvoir être un peu plus comme elles.

Y ALLER :

Do VanWa – Pour de bonnes ondes, la vue et les concerts

Bais Café – Pour une atmosphère chalheureuse et les thés glacés

Terwara Café – Pour de délicieuses tartes au Taro


MON TOUR DE LANYU A PIED

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Si toi aussi tu veux aller te balader à pied autour de Lanyu,

voici les temps de marche entre chaque village :

Iraraley (Langdao 朗島) – Iranmeylek (Dongcing 東清) (environ 2h30)

Iranmeylek (Dongcing 東清) – Ivalino (Yeyin 野銀) (environ 1h00)

Ivalino (Yeyin 野銀) – Imaorod (Hongtou紅頭) (environ 3h00)

Imaorod (Hongtou 紅頭) – Ivalino (Yeyin 野銀) via the Weather Station (environ 40 min)

Imaorod (Hongtou 紅頭) – Iratay (Yuren 漁人) (environ 30 min)

Iratay (Yuren 漁人) – Yayo (Yeyou 椰油) (environ 1h30)

Yayo (Yeyou 椰油) – Iraraley (Langdao 朗島) (environ 2h00)

On dirait bien que je suis un peu maudite quand il s’agit de vouloir faire des randonnées de plusieurs jours : il y a toujours un typhon ou autre phénomène météorologique qui se met dans mes pattes dès que j’ai planifié de passer la nuit dans la nature (le mont Wuling, la Walami Trail, etc.) et cette fois ne fait pas exception. Il pleuvait comme vache qui pisse toutes les fins d’après-midi, donc mon envie de faire le tour de l’île à pied sur deux jours en dormant à la plage est partie à vau-l’eau.

Mais comme j’étais quand même furieusement déterminée, j’ai finalement choisi de faire le tour de l’île en plusieurs parties, avec Even qui me déposait parfois dans les villages ou en faisant de l’auto-stop depuis Iraralay jusqu’à mon point de départ du jour. D’ailleurs, ça a même rendu mon aventure un peu plus excitante ces histoires, puisqu’à chaque fois que je brandis mon pouce en l’air pour faire du stop, il y a cette bonne veille peur qui refait surface et me susurre gaiement que jamais personne ne s’arrêtera pour me prendre et que je vais finir ma vie seule et perdue sur une route étrangère à manger des feuilles et sucer des cailloux pour survivre… Ouais, je suis assez douée pour les mélodrames – et encore je te mentionne pas les histoires qui se jouent dans ma tête dans les cas où quelqu’un s’arrêterait.

Mais comme je suis toujours là pour écrire cet article, tu peux deviner que j’ai réussi, j’ai survécu (ouaiiiiis), et à chaque fois. Et je suis reconnaissante à jamais pour toutes ces personnes qui m’ont prise en stop – du la dame en scooter devant la porte d’embarquement du ferry, le van rempli de touristes Hong-Kongais, ce vieil homme qui ne parlait pas un mot d’Anglais, cette jeune fille avec laquelle on s’est abritées dans une grotte immense en attendant que la pluie passe, et même ce jeune homme qui voulait m’embarquer sur son scooter déjà plein à craquer de ses deux amis et de son chien (tu serais surpris du nombre de gens/animaux/trucs que l’on peut caser sur un scooter) : vraiment merci, thank you, 謝謝, ayoy!

Le plus surprenant lorsque je marchais, c’est que de nombreuses personnes se sont arrêtées pour me proposer de me déposer quelque part, alors même que je n’avais pas le pouce levé et que je vaquais à ma marche quotidienne. Ils ne comprenaient pas forcément pourquoi je voulais marcher ces longues distances, surtout qu’il n’y a pas grand-chose à faire entre deux villages.

Mais c’est ce que je voulais, en fait : une route à suivre qui me permette de découvrir cette belle île par tous ses recoins. Je voulais voir les chèvres perchées sur ces rochers étroits et pentus aux formes improbables. Je voulais apercevoir les champs de taro, les pêcheurs et leurs superbes canoës. Je voulais être un témoin silencieux de la vie quotidienne qui suit son cours sur l’île. Je voulais perdre toute réception sur mon téléphone et manger mon déjeuner au sommet d’une falaise, le soleil me brûlant le nez au point qu’il allait se mettre à peler pendant les 3 jours suivants.

En termes de paysages, Lanyu ressemble à l’idée que je me fais de Hawaï ou Tahiti. Par endroits, on se croirait sur une île vierge, le genre d’île où tu t’attendrais presque à voir un brachiosaure issu de Jurrasic Park venir te faire un coucou entre les branchages. Les montagnes ne sont pas très hautes, le point le plus haut, Mont Hongtoushan, culmine à seulement 552 mètres. Les montagnes sont rondelettes sur leurs sommets, broussailleuses, et quand bien même elles ont l’air plutôt accueillantes vues d’en bas, elles sont impénétrables.

Il n’y a d’ailleurs qu’une seule route traversant les montagnes, dans la partie la plus étroite de l’île, entre Imaorod et Ivalino, et je t’invite vraiment à aller faire un tour à la station météo sur les hauteurs, la vue y est incroyable, on peut y voir les deux côtes de l’île.

De temps en temps j’aperçois des piscines naturelles. Certaines se sont formées grâce à de nombreuses petites cascades que l’on peut apercevoir au loin, faisant leur chemin depuis les montagnes en créant ces piscines gigantesques au bord de l’océan. L’eau y est transparente et assez calme pour voir quelques poissons et autres crabes.

Ici et là, il y a des petits sentiers à suivre, pour atteindre le sommet de quelques collines, pour aller s’aventurer dans des grottes, pour faire le tour de ces rochers immenses. Mais la plupart du temps, il n’y a qu’une seule route à suivre. Aux côtés des scooters, de quelques voitures, quelques rares vélos. Aux côtés des chiens errants et des chèvres. D’un village à l’autre, le bleu de l’océan s’étend d’un côté, déchaîné et imperturbable, alors que de l’autre côté les montagnes rondelettes m’exposent toutes leurs nuances de vert, résultat du climat pluvieux qui me rafraîchit tous les soirs.

Les rochers de Lanyu ont des formes étonnantes et des noms enchanteurs. Ces roches volcaniques sont omniprésentes sur l’île, et l’on peut facilement se prêter au jeu des nuages pour en deviner les formes.

Ici un visage, là un dragon, et là un crocodile.

Pendant que je marche, je resasse ce que j’apprends tous les jours sur l’histoire de Lanyu. Je me prends à m’imaginer prendre part à ce quotidien, ces paysages.

Je me prends à m’imaginer vivre ici, au bord de cette unique route.

La mer sur mon palier.

Les montagnes dans mon jardin.


L’île de Lanyu c’était un peu comme une machine à gashapon – tu sais ces machines où tu mets 2€ et que tu gagnes une petite balle colorée avec une surprise dedans? C’est très en vogue au Japon et à Taiwan, tu en as des rangées entières devant les convenient stores ou même dans les aéroports où choper des porte-clés Pikachu, des figurines de Sangoku ou de Gudetama.

En fait, à tellement de niveaux, Lanyu a été comme une de ces machines à surprises:

Je savais que j’allais aimer visiter l’île – qui n’aimerait pas passer quelques jours sur une île de toutes façons, hein ? – mais j’aurais jamais imaginé que j’allais y vivre une des plus belles aventures de ma vie.

Ça peut sembler un peu exagéré, mais c’est vraiment comme ça que je me suis sentie lors de ma traversée de retour vers Taiwan: reconnaissante. En 7 jours, j’ai rencontré tellement de personnes incroyables, inspirantes et serviables, j’ai appris tellement sur la politique de Taiwan, les problèmes relatifs aux peuples aborigènes, ainsi que les coutumes des Tao, leur histoire, leur culture.

Je ressens à présent un immense sentiment d’affection pour chaque personne rencontrée sur cette petite île. J’ai l’impression d’avoir semé des morceaux de mon cœur sur la route que j’ai arpentée à pied, comme une enfant qui voudrait retrouver son chemin vers la maison.

Lanyu et ses habitants resteront clairement dans mon cœur pour un long, long, moment.


 

FAIRE LE TOUR DE L’ÎLE DE LANYU A PIED
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