LA PHILOSOPHIE DU O HANAMI (お 花見)


Dans la tradition japonaise, O Hanami c’est la contemplation des cerisiers (sakura) en pleine floraison. En japonais, O Hanami veut dire littéralement « regarder les fleurs. »

Lorsqu’arrive le printemps et ses petits oiseaux, les fragiles pétales de cerisiers en fleur vont colorer les rues japonaises de leurs subtiles nuances de roses. Et clairement, c’est le genre de vision qui te fait redéfinir toute ta notion de beauté et fait chanter ton petit cœur romantique.

(Read this post in English, baby!)


De début Mars à fin Avril, les sakura Japonais fleurissent du Sud au Nord. Leur pleine floraison dure à peine quelques jours, entre 3 et 5 jours maximum avant que les pétales soient trop fragiles et s’éparpillent aux quatre vents, du coup le temps est assez limité dans chaque ville/région pour observer le phénomène. D’ailleurs, les Japonais ont mis au point le Sakura Weather, une météo des sakura, pour estimer à quelles dates les cerisiers seront en fleurs dans tout le pays !


UN PEU D’HISTOIRE…

Des philosophes aux seigneurs de guerre, la contemplation des sakura en fleurs en devenu au fil du temps une activité quelque peu métaphysique : c’est ça le O Hanami.

Car cette tradition bien japonaise de se réunir sous les sakura en fleurs autour d’un pique-nique et de sake vient en fait de vieilles traditions – certains disent que ça aurait été importé par les Chinois pendant l’ère Nara (710-184) alors que d’autres avancent que cette tradition bien Japonaise aurait déjà commencée au IIIème siècle. Quoiqu’on en dise, c’est une vielle histoire. Et dans la culture Japonaise, le sakura est évidemment une métaphore de la beauté et de la mort – et du renouveau. Comme la floraison commence dès le début du printemps, c’était le moment où les Japonais priaient les kami (les esprits dans la religion Shinto) afin d’avoir de bonnes récoltes lors de l’année à venir. Parfois ils offraient même du sake aux kami pour être bien sûrs que les graines de riz qu’ils allaient planter allait être abondant en quantité et en qualité.

Même les samurais (les guerriers de l’ère féodale japonaise) finirent par choisir la fleur de sakura comme symbole. Comme la fleur de sakura est si fragile qu’elle tombe immédiatement après sa floraison, sans faner, cela rappelle aisément la condition des samurais : ils mouraient bien souvent très jeunes, juste après avoir fini leur formation de guerrier. Les guerriers Japonais n’avaient pas l’occasion de vieillir, et leur devoir, leur honneur, était d’être prêts à mourir, vaillants et purs. Le sakura représente donc tout à la fois cette pureté et leur courte vie.


REDEFINIS TA NOTION DE BEAUTE

On sait bien que le Japon est réputé pour son sens particulier de l’esthétique, de la beauté, et de l’attention portée à chaque petit détail. Il suffit juste d’observer un minimum la gastronomie japonaise pour s’en faire une idée. Tout est exquis, minutieusement préparé pour que ce soit beau et/ou kawai (mignon.)

Hanami, c’est la beauté parfaite de Mère Nature. Les fragiles et délicats pétales de sakura rappellent à quel point la vie est éphémère. La vie c’est court, ça ne dure pas. Et c’est bien cet état éphémère qui la rend si belle. Clairement, on passerait beaucoup moins de temps à contempler les sakura en fleurs si leur floraison durait tout le printemps par exemple. C’est bien parce que cela ne dure que quelques jours que cet évènement est si magique. La floraison des sakura est la beauté même, parce qu’elle ne dure pas.

De même que la vie, en fait. C’est ce qui la rend si précieuse et si belle finalement. Quand on y pense, la vie c’est une succession d’instants forts, parfois magiques, qui sont magiques, justement, parce qu’ils sont ancrés dans une durée déterminée. Ce qui fait un beau moment un souvenir marquant, c’est bien le fait que celui-ci appartient déjà au passé. Le bonheur relié à ce moment-là s’est déjà envolé, et c’est la nostalgie qui le sublime, avec le temps. Finalement, c’est ce qui ne dure pas qui est le plus beau. Le fait qu’un moment appartienne au passé ajoute plus de profondeur, plus de couleurs aux souvenirs – c’est beau parce que ça n’existe déjà plus.

Il est donc bien plus facile d’apprécier la vie, d’en apprécier des instants particuliers quand on sait qu’ils ne vont pas durer. C’est bien plus simple de saisir l’instant (Carpe Diem) quand on sait qu’il va bientôt s’évanouir. Tu respires un grand coup –comme si t’avais jamais respiré avant-, tes sens sont tous en éveil, et chaque brise dans tes cheveux, chaque fleur de sakura, chaque nuage dans le ciel te paraît comme un putain de chef d’œuvre.

La magie, la beauté, et le sens de toute chose te paraît à cet instant plus que palpable, à portée de main.

C’est pour ça que les Japonais se réunissent sous les sakura en fleurs. Ils célèbrent la vie avec de la musique, des cérémonies du thé, de la bonne bouffe, du sake et beaucoup de rires.

C’est de ça qu’il est question dans la philosophie du O Hanami. Comprendre la fragilité de la vie – à tout moment elle peut s’arrêter, s’envoler, portée par la brise du printemps comme un pétale de sakura.


MONO NO AWARE – SUIS-JE DEVENUE ACCROC A L’EPHEMERE ?

La question de l’éphémère semble me poursuivre depuis ces deux dernières années. C’est d’ailleurs une notion qui occupe une place majeure dans chacun de mes voyages. Le fait que, chaque endroit où je sois allée, chaque personne que j’ai rencontrée sur ma route, toutes ces expériences que j’ai pu avoir, ont eu lieu dans un pays lointain comme la Nouvelle Zélande que je ne pouvais visiter que pendant une année les ont clairement rendues plus intenses et les ont teinté d’une certaine magie, d’un certain éclat.

C’est une drôle de coïncidence quand même que les Japonais possèdent une expression dédiée à cette sensibilité particulière pour l’éphémère : Mono no Aware (物の哀れ). Il s’agit de cette conscience aigüe de la fugacité et la sorte de délicate tristesse qui l’accompagne lorsque certains moments de pure beauté et de pur bonheur s’évanouissent pour appartenir soudainement au passé. Mono no Aware n’a rien à voir avec nos notions latines de Carpe Diem (Saisir l’instant) ou Memento Mori (Souviens toi que tu vas mourir) puisqu’ils impliquent une réaction à cette condition. Mono no Aware, c’est plutôt apprécier et contempler ces moments magiques et éphémères, simplement.

Je suis devenue accro à ces moments intenses. J’en ai besoin, de ces moments magiques pour m’épanouir, pour me sentir légère. J’ai besoin de ces expériences mémorables pour me sentir libre. Sauf que… Ils sont éphémères ces moments-là. Et ils dépendent intrinsèquement de la brièveté et de l’inconstance.

Est-ce que ça veut dire que mon bonheur et mon bien-être dépendent alors du mouvement, du changement, de l’inconstance ? Très bien. Mais comment on s’épanouit, comment on (se) construit si jamais rien n’est stable ?

Si je dois fleurir comme une fleur de sakura, je pourrais bien me retrouver très vite emportée par le vent. Epuisée par la course à la magie. Insoutenablement légère comme un pétale.


Mais il y a autre chose que le o hanami nous enseigne. La floraison ne dure pas, c’est un fait. Mais ils refleuriront les cerisiers. Au printemps prochain, dans cette danse sans fin du renouveau de la nature. La beauté ne dure pas. La magie non plus.

Jusqu’au prochain moment rempli de couleurs et de fous rires qui nous fait nous sentir bien vivants. Et libres.


LA PHILOSOPHIE DU O HANAMI (お 花見)
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