CULTURES SAUVAGES #3 – JE N’AI PAS PRIS LE TRANSSIBÉRIEN



Cultures Sauvages c’est une émission de la Radio Eponyme, une radio locale Mulhousienne. L’émission s’est créée en 2017 et propose des interviews culturelles notamment autour de la musique et de la littérature. Depuis Octobre 2019, j’y fais tous les mois une petite chronique autour de mes baroudes accompagnée d’un dessin illustrant mes aventures.


(Read me in English, baby!)


L’émission du 12 janvier avait pour thème “Best Of 2019” et tu peux l’écouter dans son intégralité juste ici :

Cultures Sauvages Saison 3 #5 – La Transe


COMMENT JE N’AI PAS PRIS LE TRANSSIBÉRIEN:

UNE HISTOIRE DE ÇÄKÇÄK, DE COUP DE FOUDRE À KYOTO ET DE LA BOÎTE AUX LETTRE DU DIEU YUE LAO



Comme le thème de cette émission soufflé par Emilie est sujet à de multiples jeux de mots (de la transe chamanique à la trance musique, en passant par la transsexualité et la transgression), j’ai choisi de vous raconter aujourd’hui comment je n’ai pas pris le Transsibérien.


C’était bien parti pourtant, l’idée avait germé grâce à la lecture de Sylvain Tesson et de son isolement dans une cabane au bord de lac Baïkal dans son livre Les Forêts de Sibérie. Puis en 2016, alors rentrée de Nouvelle-Zélande et me préparant à repartir pour Taiwan, j’avais hébergé une jeune Couchsurfeuse Russe dans mon appartement Strasbourgeois. Elle venait de Kazan, une ville que je ne connaissais absolument pas et que je ne pouvais même pas situer sur une carte. Maintenant je sais que Kazan se situe au Sud Est de la Russie, à près de 600km de la frontière du Kazakhstan et qu’il s’agit de la capitale de la République du Tatarstan.

Pour la première fois j’apprenais donc l’existence du Tatarstan en même temps que celle du Çäkçäk (qui se prononce “chakchak”) un dessert frit à base de miel très populaire dans la région qui fut aussitôt adopté une fois englouti. Le rêve Russe commençait à faire des étincelles en moi et dans mon estomac.

Une fois à Taiwan, alors que je vivais et travaillais dans une auberge de jeunesse, j’ai fait la rencontre d’une Chinoise de mon âge qui avait voyagé en Transsibérien. Comme mon intérêt grandissait, elle m’a donné une multitude d’informations, de ressentis, d’anecdotes et de sites internet à consulter. Le Transsibérien est devenu une idée fixe, confortée par les expériences de multiples voyageurs que j’adorais lire et écouter.

Je savais que je ne voulais pas rentrer en France après mon année à Taiwan, alors pourquoi ne pas tenter un long voyage en train ? Je découvrais alors les différentes routes du Transsibérien, puisque le Transsibérien n’est pas un train mais une ligne de chemin de fer allant de Moscou à Vladivostok. Il existe plusieurs trains empruntant cette ligne et donc tout un tas d’itinéraires possibles, passant aussi par la Chine et la Mongolie.



Il faut dire que j’ai toujours aimé le train. Ma mère était cheminote à la SNCF donc j’ai toujours voyagé en train : c’est un peu comme une seconde maison. J’aime poser mon front contre la vitre pour regarder défiler les paysages. Je suis impatiente rien qu’à l’idée de m’affaler sur les sièges pour y lire pendant des heures. J’aime m’endormir tout en écoutant d’une oreille attentive les conversations de mes voisins. Le voyage en Transsibérien, c’est un peu le voyage ultime pour ceux qui aiment le train. On passe des journées entières à bord, à partager sa cabine avec plusieurs autres voyageurs, se faire du thé russe bien chaud et rencontrer les provonitsa, qui s’occupent du bien être des passagers dans chaque wagon. Il paraît que l’on peut même se ravitailler sur les quais des gares !


C’est ainsi qu’à la fin de l’été 2017, j’en étais à préparer un itinéraire et un budget pour l’année suivante, à me renseigner sur les différents types de visas pour la Mongolie, la Chine et la Russie. Je sentais une montée d’air chaud dans mon abdomen, le signe d’une nouvelle aventure, mais aussi une assurance : j’allais continuer à rester sur les routes pendant un petit moment encore. C’est toujours bon d’avoir une idée en tête pour le futur, ça a un côté rassurant autant qu’excitant.



Sauf que. Arrive novembre et me voilà fraîchement arrivée à Kyoto pour un mois, faisant une pause dans mon année Taïwanaise pour retrouver cette ville que j’aime tant et visiter le plus de temples possibles. Comme c’était l’automne, tous les jardins explosaient de couleurs chaudes, un vrai régal pour les yeux.

Et je me suis laissée embrassée par un jeune Israélien qui m’embarquait dans les karaokés pour chanter à tue-tête, me guidait à vélo dans les rues de Kyoto, et tapotait en rythme la chanson Nara de Alt-J sur mes genoux.



Je crois bien que Kyoto est le plus beau décor que j’ai jamais eu pour une histoire d’amour. On admirait le Pavillon d’Or en se disant qu’on pouvait tout à fait en faire l’acquisition et y passer l’été à siroter du thé sur le balcon tout en batifolant avec les daims de Nara. On finissait nos journées par des ramens nocturnes et des heures passées dans les sentô, les bains publics japonais.


Cette histoire intense, d’une beauté fulgurante, semblait être vouée à se terminer, comme c’est le cas pour tous les coups de foudre : il fallait que je rentre à Taiwan continuer ma vie, et lui devait partir en Argentine visiter sa famille. J’avais le cœur lourd et les genoux qui tremblaient, mais la liberté que peut procurer le voyage n’est pas sans prix à payer : les rencontres sont éphémères et les cœurs se brisent aux quatre vents.

Je pouvais donc continuer à rêvasser de mes trajets en Transsibérien.



Mais il me manquait le bougre. Je canalisais beaucoup d’énergie à créer une boîte précieuse dans ma tête pour le mettre lui, ses chansons et son écharpe parfumée dedans et refermer doucement à clé.

J’étais à Tainan à ce moment-là, l’ancienne capitale de Taiwan. Je découvrais ses vieux temples et ses marchés de nuit accompagnée de mon amie Britannique Jayne et de mon amie Taiwanaise Chia Ling, qui vivait sur place. Cette dernière nous faisait découvrir les différentes divinités des temples, et les différentes manières de les prier. Une divinité avait d’ailleurs plus de succès que les autres, Yue Lao, le Dieu Entremetteur.



Selon la légende, ce vieillard est supposé se faire rencontrer les âmes sœurs, et unir les couples à l’aide d’un cordon rouge, le fil de la destinée dans le monde Chinois. Beaucoup de célibataires viennent le prier régulièrement et Chia Ling nous montre comment faire : il suffit d’écrire son nom, sa date de naissance et un message pour Yue Lao sur une petite feuille rouge et de le poster dans l’une des deux boîtes aux lettres du temple. L’une est verte pour les vœux qui peuvent attendre et l’autre est rouge pour les affaires urgentes… Je te laisse deviner laquelle est pleine à craquer !

A tout hasard je demandais à Yue Lao de mettre sur mon chemin un homme honnête, drôle et charmant et j’embarquais un bracelet rouge du destin à mettre à ma cheville pour m’apporter un peu de chance.



Quelques semaines plus tard, le jeune Israélien a finalement décidé de retarder son voyage en Argentine pour venir passer 3 mois à Taïwan avec moi. La divinité du temple de Tainan avait dû lire ses courriers de la boîte aux urgences.

En 3 mois, j’ai évidemment eu le temps de tomber éperdument amoureuse, faisant fi de nos écarts d’âge, de nos écarts culturels, de nos écarts linguistiques. La passion amoureuse fait fi de tout tant qu’il existe encore des gens qui peuvent danser sur les toits des bâtiments de Taïwan pendant les feux d’artifice.


« Tu devrais venir en Amérique du Sud avec moi »

Je redoutais cette phrase autant que je l’appelais. Et le Transsibérien alors ? Et mes rêves asiatiques ? Et mes rêves Russes ? Et le lac Baïkal ? Est-ce qu’on peut tout remettre en question pour un garçon embrassé sous un pont à Kyoto ? Est-ce qu’on déménage à l’autre bout de la planète pour une barbe qui sentait parfois le Snickers ? Est-ce que l’on prend 5 avions pour aller vivre en Amérique Latine sans parler Espagnol juste pour entendre quelqu’un nous dire bonne nuit en Hébreu ? Et je ne parle même pas d’un SMIC dépensé en billets d’avions et de ma conscience écologique qui en prend pour son grade devant l’ampleur de mon empreinte carbone. Et pourtant… Je suis partie le rejoindre en Equateur.



Au courant de l’année qui vient de s’écouler, depuis que je suis rentrée en France, je me suis souvent maudite d’être allée jusqu’en Équateur pour briser nos cœurs. Si j’avais grimpé dans le Transsibérien, il serait resté entier. Un peu cabossé comme souvent, mais intact et vivant, vibrant sur les rails d’Asie avec un thé chaud pour le réconforter.

Et puis d’autres fois je ressors la boîte, fais tourner la clé dans la serrure, et je retrouve ses sourires, son t-shirt orange et nos rêves de Pavillon d’Or. Je me remémore les montagnes Équatoriennes, les fous à pattes bleues et le goût de la Colada Morada. Et dans ces moments-là, finalement, je suis contente de ne pas avoir pris le Transsibérien.

C’était sûrement la volonté de Yue Lao : il fallait que je vive cette histoire jusqu’au bout. Le bracelet rouge s’est d’ailleurs cassé lorsque j’ai quitté l’Equateur.


Le Transsibérien sera pour une prochaine fois, tu ne crois pas ?



Reste connecté.e avec Cultures Sauvages sur Facebook



CULTURES SAUVAGES #3 – JE N’AI PAS PRIS LE TRANSSIBÉRIEN
Tagged on:                 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.