COMME UN DIMANCHE MATIN


Ces dernières semaines, je cherchais une chambre à louer et je visitais des appartements tout autour de la ville. Non pas que j’aie vraiment envie de m’installer ici, dans cette ville qui m’a vue grandir, mais il paraît qu’il faut bien commencer quelque part.

Me voilà en ce dimanche matin gris et brumeux, à visiter une maison juste à côté du lycée où mon père était enseignant. Juste à côté de l’épicerie asiatique où j’allais acheter des cartes à collectionner Sailor Moon, mon cœur d’enfant de 8-9 ans battant à la chamade à l’idée de découvrir dans le paquet, peut-être, une carte de mon héroïne favorite : Sailor Jupiter.

C’est que ça s’oublie pas ce genre de bonheurs de gosse.

(Read that post in English, baby!)



Le hasard étant ce qu’il est, il se trouve que le propriétaire de la maison que je visitais était aussi le fils des propriétaires de l’épicerie asiatique. Ça l’a un peu pris de court, d’ailleurs, que je me mette à lui raconter ce souvenir précis de cartes Sailor Moon. Il aura sans doute oublié que, à l’époque, c’était les seuls goodies que je pouvais trouver sur mon anime favori, vu qu’on vivait dans un monde sans Internet (rien que d’y penser, c’est dur à imaginer) et que la capacité de mon cœur de jeune fille à m’émerveiller était illimitée, surtout quand il s’agissait de rêver d’être une super héroïne japonaise badass avec des pouvoirs magiques. Sailor Jupiter elle maîtrisait la foudre quand même. En plus de cuisiner des pâtisseries délicieuses pour toutes ses copines. Evidemment que ça me faisait rêver. L’homme, lui, m’écoutait patiemment lui raconter mes souvenirs d’enfance et mes découvertes plus récentes en matière de gastronomie asiatique. On parlait des mochi de Hualien avant que je ne franchisse le pas de la porte.  

Je souriais en sortant, alors même que je savais que je n’allais pas la prendre, cette chambre. Quelque chose dans l’air m’était bizarrement familier. C’était une sorte de familiarité venant de si loin dans le passé, comme si un instinct très primitif me soufflait des histoires. J’ai commencé à marcher, un peu somnambule : je n’avais pas mis les pieds dans ce quartier pendant au moins 20 ans, mais étrangement je savais où j’allais.

Je connaissais cette rue, je regardais les bâtiments et cette vieille tour de briques rouges et soudain je sus : mes grands-parents habitaient là auparavant et quand j’étais enfant, d’aussi loin que je me souvienne jusque mes 10 ans à peu près, j’avais l’habitude de passer tous mes mercredis matin chez eux. L’immeuble où mes grands-parents habitaient était tel que je m’en souvenais. Les environs aussi. Légèrement différents, dans le sens où tout avait l’air plus petit.

On dirait bien que j’ai grandi.



D’un coup, je réalisais que je n’avais jamais cessé de rêver de cet endroit. L’immeuble en lui-même, le quartier, la petite place où je jouais avec ma cousine et mon cousin. Il m’arrive encore très souvent d’errer autour de cette place la nuit, dans mes rêves. Cet endroit est si profondément enraciné dans mon cerveau que je continue à le visiter dans mon imagination, même si mes grands-parents ont déménagé il y a bien longtemps et que pendant toutes ces années, je n’y étais jamais revenue pour de vrai.

Je me tenais là, il faisait froid. Je pouvais sentir mes mains et mes oreilles geler, mais je ne pouvais pas tout à fait me faire à l’idée que je n’étais pas dans un autre de mes songes. J’ai continué à marcher, cependant, en passant par ce même vieux bar-tabac où mon grand-père avait l’habitude de nous envoyer lui acheter des cigarettes et où on se payait des bonbons et des magazines avec l’argent qui restait. Je marchais comme dans un rêve, en fait. Je me sentais légère et cotonneuse, les mains froides mais le ventre chaud.


Le temps, l’espace, tout ça n‘existait plus vraiment. J’avais toujours vécu ici et j’y vivrais toujours, en quelque sorte.



En face de moi, à quelques mètres, voilà que je retrouvais mon ancienne école maternelle. Inchangée. Les mêmes murs roses. Les mêmes arbres. À l’époque, quand ma grand-mère me cherchait à l’école, ça me semblait bien loin pour mes petits pieds d’enfant de 4 ans. Et pourtant elle était juste là, pas même un pâté de maison plus loin. Au loin j’apercevais les deux flèches de l’église Saint Fridolin, l’église qui faisait face à mon ancien lycée. Tout ça se trouvait donc dans le même quartier ?!

Des couches successives d’autres vies ont commencé à se superposer.

Sur la place à côté de l’école maternelle, les arbres étaient tous décorés. On leur avait accroché des tricots sur les troncs. C’est ce qui m’a frappée. Je n’avais jamais vu ça avant. Ces couleurs, ce tricot, c’était nouveau.


Ce n’était pas un rêve, finalement. C’était un quartier dans lequel j’avais vécu étant enfant et le temps s’était écoulé. Loin de mes rêves figés, cet endroit était bel et bien vivant.

(Et moi aussi. )




Il était temps de faire demi-tour pour retourner au centre-ville. J’ai rebroussé chemin en chantonnant, toute reconnaissante de cette expérience inattendue. Les vieux aux fenêtres me souriaient. Ils ne pouvaient pas savoir que je venais de remonter le temps.

Il fallait que je me dépêche. J’avais encore 3 autres chambres à visiter ce jour-là.

La vie avançait toujours bien vite, il parait.


COMME UN DIMANCHE MATIN
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2 thoughts on “COMME UN DIMANCHE MATIN

  • 11 February 2019 at 3 h 12 min
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    Toujours un bonheur de te lire ma belle que ce soit pour tes aventures de baroudeuse ou tes souvenirs d’enfance. Ça prend toujours aux tripes , tu as un style d’écriture qui m’emporte !!

    Reply
    • 11 February 2019 at 3 h 22 min
      Permalink

      Merci beaucoup Julie!
      Tes encouragements me sont vraiment très précieux!

      Reply

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