DE LA GALÈRE D’ÊTRE BILINGUE (ou tout du moins d’essayer.)



Depuis plusieurs années déjà, on nous vend sans cesse la pratique d’une langue étrangère comme un atout, un avantage, qui permet de développer ses facultés neurologiques et cognitives, et qui retarderait même l’apparition de la maladie d’Alzheimer.

Connaître et pratiquer une langue étrangère (l’Anglais, de surcroît) paraît essentiel au XXIe siècle, et particulièrement d’un point de vue professionnel. T’as déjà vu, toi, une annonce d’emploi on te demande pas au moins des notions en Anglais ? L’engouement est tel que de plus en plus de parents inscrivent leurs enfants en écoles bilingues/multilingues, parce que c’est bien connu, on apprend plus vite et bien plus facilement quand on est enfant.

(Read this post in English!)

Oamaru – Librairie

Honnêtement, j’ai toujours associé les personnes bilingues/multilingues/polyglottes à des sortes d’êtres féeriques géniaux. Ils me fascinent, ils me font envie. A ranger directement à côté des licornes, Albert Einstein et la fée Fagot (qui exauce tous les vœux). A noter que j’utilise ici le terme ‘bilingue’ en adoptant la définition simpliste de quelqu’un qui est capable de s’exprimer dans des situations quotidiennes dans deux langues différentes.

C’est pour cette raison que, dès l’entrée au collège, j’ai choisi d’être trilingue. Vivant à côté de l’Allemagne, les classes trilingues étudiaient l’Allemand et l’Anglais. L’Allemand m’intéressait peu à l’époque, mais mon intérêt pour l’Anglais est toujours allé croissant, pour la simple et bonne raison que je voulais (au départ) à tout prix comprendre le sens de mes chansons préférées (OK, là, j’vous cause clairement des Spice Girls et de Britney Spears). Depuis, l’American Way Of Life a conquis le monde, et entre la musique, le cinéma, les séries et la littérature, je n’ai cessé de vouloir comprendre le sens du monde qui m’entoure, sans traductions et sans filtre. Et qu’on se le dise, j’allais pas attendre 42 ans non plus la sortie de la version française du dernier bouquin d’Harry Potter. Et sinon, oui, les blagues de Joey dans Friends sont bien plus drôles en Anglais.

Quand bien même j’étais capable de comprendre et de m’exprimer en Anglais, je ne me suis jamais considérée bilingue, mes compétences n’ayant jamais été totalement mises à l’épreuve dans un contexte totalement anglophone. J’ai voyagé évidemment, mais toujours en compagnie de Français, ce qui ne permettait jamais une immersion totale.

Autant dire qu’en allant en Nouvelle-Zélande, je souhaitais enfin devenir bilingue tout en ne m’inquiétant pas trop de me retrouver en plein milieu anglophone. Et pourtant… Frustrations, troubles de personnalité, incompréhension, décalage culturel… Y’a clairement certaines choses auxquelles je n’avais pas pensé lorsque l’on m’évoquait le bilinguisme.

Mais alors, concrètement, ça fait quoi de vivre dans un pays qui ne parle pas ta langue natale ?

Comment ça se passe lorsque l’on s’essaie à être bilingue ? Est-ce qu’on finit par rêver en anglais ? Est-ce qu’on laisse enfin tomber notre accent français dégueulasse ?


IMMERSION CHEZ LES KIWIS

Auckland Museum – Toilettes Femmes/Hommes

Tout d’abord, je vais te confirmer une chose. Ce n’est qu’en vivant 24h/24 dans un pays pendant un certain temps que l’on apprend vraiment une langue. Quand je suis arrivée en Nouvelle Zélande, mon niveau d’anglais était très acceptable. J’ai fait des études de lettres, avec une option Anglais tout le long de ma scolarité. Je regarde des films en VOST, j’écoute beaucoup de musique anglo-saxonne et il m’arrive même parfois de lire des articles et plus rarement des livres dans la langue de Shakespeare. Autant dire que je partais avec un bagage certain.

Sauf que. Les kiwis ont un accent vraiment singulier, qui transforme des « bed » en « bid », des « pen » en « pin », et qu’il faut beaucoup (beaucoup) de temps pour s’habituer et les comprendre complètement. C’est ce moment-là où tu réalises les nuances de tous les accents anglais du monde, en rencontrant des Britanniques, des Américains, des Australiens, des Irlandais, des Singapouriens, et que selon la région d’où ils viennent, ils s’exprimeront encore différemment. C’est là que l’oreille travaille en continu, essayant de décortiquer ces phrases, ces mots qui ressemblent parfois à un sacré brouhaha (et la dyslexie des oreilles ça arrange pas mes affaires.) Je remarque qu’il me faut toujours quelques heures d’acclimatation à un accent quand mes oreilles ont été très longtemps formatées à un seul via l’industrie cinématographique: l’accent Américain (Californien de surcroît). Et de même qu’il y a pléthores de nuances entre les accents anglophones, il y a pléthores d’expressions qui changent d’un pays à l’autre. Et c’est un vrai amusement de lister les expressions néo zélandaises inconnues jusqu’alors, comme jandals (tongs), chur bro (merci mec), sweet as (chouette, cool), cuppa (tasse –de thé ou café), bogans (beaufs), heaps (pleins), ou encore gumboots (bottes de pluie). La langue Maorie est elle aussi très présente, puisque tout est traduit en Maori. Chaque ville, chaque institution t’accueille ainsi d’un Haere Mai (bonjour, bienvenue) et les noms de villes, de faune et de flore font de jolies cabrioles dans ta bouche lorsque tu te vois prononcer Pohutukawa, Whangamomona, Te Anau, Lake Tekapo, Pukeko ou Taranaki.


PLACE A LA FRUSTRATION…

Ceci est une passoire (sieve).

Pendant mon année en Nouvelle-Zélande, si je devais associer un mot à mon bilinguisme ce serait sans hésiter ‘frustration’. Effectivement, s’exprimer dans une langue étrangère engendre beaucoup de frustrations au quotidien. Parce que même si l’on comprend l’ensemble de la langue, ce n’est jamais (jamais…) assez. Comme je continue à apprendre des mots dans ma langue (‘refouler’ c’est pas qu’à l’entrée des boîtes de nuit, ais-je appris la semaine dernière), je continuerais toute ma vie à apprendre de nouveaux mots et de nouvelles expressions en anglais. Sauf que là, c’est de vocabulaire essentiel dont je me suis vue manquer. Stopper dans une phrase parce que tu ne trouves pas la dénomination d’une passoire, c’est magique. C’était bien beau d’avoir appris à lire et analyser Shakespeare en langue originale, mais dans une cuisine je me suis trouvée totalement démunie. Batteur, passoire, couverts, œufs en neige, torchon, c’est comment qu’on dit ça en anglais déjà ? Chaque expérience, chaque étape de mon voyage m’ouvrait des mondes nouveaux de vocabulaires : la cuisine, le jardinage, la navigation, la randonnée, les fruits & légumes, le pénitencier, la poissonnerie, etc. C’était grisant, mais à la fois effarant de me rendre compte de l’étendue de mon ignorance.

De même, cela n’a pas été une sinécure de me rendre compte de ma prononciation plus qu’à désirer. Ok, l’accent français est très prononcé, reconnaissable entre mille et clairement pas toujours mignon. C’est au contact d’étrangers se moquant de ma manière de parler anglais que j’ai pu cibler mes lacunes de prononciation et tenter tant bien que mal de les corriger. Tu pensais qu’on disait [prèti] (pretty) ? Tout faux mon cher, c’est [priti]. Pourquoi tout le monde glousse quand tu cause d’Harry Potter ? Simplement parce qu’en Anglais, les [h] ne sont pas muets, il faut les prononcer, et éventuellement insister dessus. T’es prêt ? House, Ham, How are you, INSPIRE UN GRAND COUP !, Helmet, Habits, Hamburger, Harry Fucking Potter. Et évidemment, mes progrès sont en majorité dus aux nombreuses blagues et moqueries dont j’ai été victime par mes camarades de voyage…

Harry Potter à l’Ecole des Sorciers

Surtout que, au vu de mon grand âge, je n’enregistre pas tout instantanément. Il faut du temps, de la pratique pour s’approprier des mots, des phrases, des expressions. Je me souviens de mon aveu à mes camarades sur Stewart Island de ne pas savoir employer correctement l’expression ‘do you reckon… ?’. Une expression que j’entendais toujours, dont je saisissais le sens, mais que je n’arrivais pas à m’approprier. Mes potes m’ont finalement fait répéter cette phrase tous les jours, dans tous les contextes possibles pour qu’elle soit (enfin) mienne. Parce que c’est ça aussi la langue, c’est bien beau de la comprendre, mais à un moment il faut se l’approprier, il faut qu’elle t’appartienne, et cela demande de l’exercice, de la patience et un minimum de confiance en soi. Comment ça j’ai dit ‘frustration’ ?


PENSER EN ANGLAIS, PENSER EN FRANÇAIS. ET REVER ALORS ?

Tauranga – Street Art

Très vite je me suis mise à penser en anglais, et rêver en anglais. Pas tout le temps, même que parfois ma tête mélangeait les deux, de manière tout à fait fluide et ordonnée, et compréhensible. Ma voix intérieure avait intégré cette langue tout naturellement. Et de l’entendre parlée autour de moi, tous les jours, et parfois sans discontinuer (veuillez comprendre sans intervention française quelle qu’elle soit pendant un long moment) a amené ma (mes) voix intérieure(s) à me causer en Anglais. Ça aurait pu ressembler à un vrai brouhaha vu de l’extérieur, mais ces voix intérieures se sont imposées naturellement et sans forcer.

Je me suis mise à rêver en Anglais aussi. Enfin ce devait sûrement être un savant mélange de Français, d’Anglais et de langue de rêve non identifiée. Finalement, je pense que rêver en Anglais découlait directement du fait de penser en Anglais et d’avoir assimilé la logique propre à la langue.

On peut lire sur la toile que c’est à partir du moment où l’on rêve dans une langue que l’on sait que l’on est bilingue. Je ne sais pas. Je pense qu’entendre une langue étrangère à longueur de journée influence grandement nos rêves, notre inconscient. Concrètement, si je vivais à Athènes pendant un mois, sans même parler grec, je rêverais probablement en grec. Ou en sorte de charabia de grec.


MON MOI ANGLAIS 

Greymouth – Street Art et Pohutukawa

‘- I’m Céline.

– Selena ?

– Céline. Cé-li-ne.

– Celina ?

-…’

Ce dont je concevais à peine l’existence, c’est cette capacité qu’a eu l’anglais à influer directement sur ma personnalité. Au bout d’un moment je m’interpellais de me trouver si différente… En Anglais. Mon ami italien (oui, l’Italian Lover) se plaisait à raconter la différence entre son moi anglais et son moi italien. Il leur avait même donné deux noms différents. Il m’expliquait que sa personnalité anglaise était légèrement différente puisqu’il ne possédait pas la même étendue de vocabulaire, les mêmes expressions, et que cela changeait tout. Il a entièrement raison je trouve; parce que de la même façon je me plaisais toujours à spécifier à mes interlocuteurs étrangers à quel point j’étais ‘vachement plus drôle en français’ (surtout dans un pays où le second degré n’est pas le même et l’ironie pas comprise de la même lanière). A un certain moment, mon moi anglais a pris totalement le dessus au point où m’entendre parler français sonnait totalement faux, et que je ne retrouvais plus mes expressions et mes tics de langage aussi facilement qu’avant (cela arrive encore maintenant pour tout dire.) Et le plus incroyable… Mon moi Anglais me plaisait beaucoup. Je me préfère toujours en Anglais. Bien que je galère pour exprimer exactement mes ressentis, que je bute sur des mots, que je m’exprime comme un enfant,… Je suis plus sociable en anglais, mon attitude est différente, plus ouverte, plus amicale, mon intonation est différente, peut-être même que ma voix aussi.

En Anglais, j’osais plus. Ce n’était pas vraiment moi, ou alors une version altérée de moi-même, du coup j’osais. Je fonçais. Je parlais aux inconnus, quitte à faire des fautes de grammaire. Je développais en parallèle une autre version de moi-même. Mon moi Anglais a dû faire face à des banquiers, des douaniers, des fonctionnaires, des patrons, des employés du Department of Conservation, des agents des offices de tourisme (I-Site), des gérants d’hostels et de campings, et toutes sortes de figures d’autorité. Mon moi Anglais a dû prendre son courage à deux mains pour passer des coups de fil (pour ceux qui me connaissent un peu, je suis une angoissée des conversations téléphoniques) et même réserver des vols en Anglais. Oui j’me suis enfermée dans une pièce toute seule la première fois que j’ai dû appeler Emirates. Et maintenant pour moi, toutes ces choses c’est Easy Peasy Lemon Squeezy (c’est tout facile, quoi.)

La logique de la langue dans laquelle on s’exprime change aussi imperceptiblement notre manière de penser, notre cheminement de pensée. L’Anglais est plus simple, plus concis, mais de même, chaque nuance est identifiable. Chaque nom se transforme potentiellement en adjectif, et les mots peuvent se combiner facilement les uns avec les autres pour définir des idées précises. L’Anglais manque de poésie selon moi, certes, mais il offre des combinaisons de langage qui semblent illimitées. Ma personnalité s’en est trouvée simplifiée, comme mon vocabulaire, mais du coup j’en venais plus rapidement à l’essentiel, sans fioritures. Ce qui m’a beaucoup manqué, évidemment c’était de jouer avec la langue, de ne pas maîtriser suffisamment la langue et le vocabulaire pour m’amuser avec, jouer avec les mots, ou en inventer de nouveaux comme j’aime tant le faire en français.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à un moment l’immersion dans la langue est telle, que l’on en perd ses repères et ses expressions françaises. On la fait à l’envers. J’ai commencé à buter sur mes mots lors des conversations Skype avec ma mère, à ne pas retrouver certaines expressions, tellement leurs consœurs anglaises me paraissaient plus sensées. J’avais chopé la logique à l’Anglaise, elle faisait partie de moi, je l’avais ingérée.


Ceci est un emporte-pièce (cookie cutter)

Finalement, en voyage au long cours, c’est toute une personnalité qui change, et cela passe incontestablement par la langue dans laquelle on s’exprime. C’est presque imperceptible, et le plus drôle, c’est que mes amis étrangers ne connaîtront jamais mon moi-français, et mes amis de France ne connaîtront jamais mon moi-Anglais.

Dorénavant, je le sais, parmi les 42 mille moi qui jouent des cymbales dans ma tête, il y en a qui le font en Anglais.



DE LA GALÈRE D’ÊTRE BILINGUE (ou tout du moins d’essayer.)
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2 thoughts on “DE LA GALÈRE D’ÊTRE BILINGUE (ou tout du moins d’essayer.)

  • 20 July 2017 at 12 h 27 min
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    Je suis sûre que vous n’aviez aucune mauvaise intention en donnant son titre à cet article, mais la schizophrénie, c’est pas drôle du tout. Alors de comparer quelque chose comme le fait d’être bilingue à la schizophrénie, franchement, ça m’a un peu énervé, surtout que je suis tombée sur votre article en tentant de faire des recherches sur le bilinguisme et ses effets sur cette maladie.

    J’espère que vous ne prendrez pas ce commentaire mal, comme j’ai dit, je suis sûre que ce n’était pas par méchanceté. J’espère juste que vous prendrez mes mots à cœur. Merci d’avoir lu cette petite réprimande qui est, elle aussi, sans volonté méchante, mais plutôt à vocation éducative.

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    • 21 July 2017 at 15 h 52 min
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      Bonjour Morgane,
      Je prends pas du tout mal votre remarque, c’est même très instructif.
      Je vous avoue que j’avais hésité un peu avec ce titre, sachant que comme vous le souligner, la comparaison est un peu facile – Je pense que ce que j’essayais de souligner, c’était ce sentiment d’avoir gagné une autre personnalité grâce à la pratique d’une autre langue.
      Je vais clairement réfléchir à un autre titre, je n’avais pas l’intention de blesser ou de minimiser la schizophrénie. J’avoue que j’ai pris un raccourci simpliste, et je m’en excuse profondément.
      Céline

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