UN JARDIN EN ANJOU – RETOUR AUX SOURCES



C’est un beau nom, Fleurs du Lac. C’est doux, c’est poétique, bucolique.

Ça m’évoque forcément ce grand jardin, ces chats se prélassant sur des chaises en plastique, cette véranda qui fait danser le soleil sur la vaisselle.

(Read me in English, baby!)


On essayait de faire le calcul dans la voiture. Depuis combien d’années n’y avais-je pas mis les pieds ? 5 ans ? 7 ans ? Les années défilent à une vitesse. Et c’est loin l’Anjou depuis l’Alsace. Enfin, c’est comme ça que je l’avais toujours considéré. Est-ce que ça te change ta notion d’espace et de temps de prendre le temps de découvrir en long, en large et en travers un pays comme la Nouvelle-Zélande sur une année ? On dirait bien que oui. Les trajets en bus qui durent 7 heures pour aller à Paris ne me semblent plus si pire. On devrait s’autoriser à prendre le temps de voyager, parfois. Les kilomètres défilent au rythme des paysages, le passager du siège devant toi te refile des chocolats, et tu prends enfin le temps de finir ce roman que tu traines depuis un mois. On acquiert une conscience accrue de la distance parcourue, on pourrait presque sentir la caresse des kilomètres sur nos cheveux et le parfum de l’air qui change.

Fleurs du Lac m’évoque toujours une douce nostalgie, une enfance calme et posée à boulotter les fraises et les framboises du jardin, un Tupperware à la main, pour le petit déjeuner. Ça m’évoque des senteurs de fruits, de fleurs, de bouffe. Un goût de gastronomie typiquement française à base de tarte aux pruneaux, de pâtés faits maison, d’eaux de vie de castilles. Ici, il suffit de rire et manger. De se laisser porter par des balades le long de la Loire et du Layon. Quand j’y pense, l’Anjou m’évoque toujours bien plus la France que ma région natale, l’Alsace. Il y a ce côté rustique, ces fameux châteaux, ces bâtisses en pierre, ces légumes du jardin.

J’y ai souvent trouvé refuge finalement, à Fleurs du Lac. J’y ai pris des pauses, à m’imprégner du jardin, dans le silence. Ce lieu est particulier, il résonne de mon père.

A chaque fois, et ce depuis plus de 15 ans, j’essaie d’y recoller les morceaux. De reformer le puzzle de mon paternel, de comprendre son énigme… Pour comprendre mon énigme. C’est long, un deuil. Il paraît qu’on ne s’en remet jamais vraiment. A chaque fois que je pense avoir atteint le dernier palier, que je me dis que cette fois c’est la bonne, j’ai l’air en meilleure forme ; et bien je découvre d’autres paliers, d’autres sommets à escalader. Mon deuil est une expérience qui évolue, se transforme, un iceberg à l’envers dont je ne verrais pas le sommet. Il m’aura fallu partir une année entière à l’autre bout du monde pour couper le cordon avec un mort. Et libérer les mots, notamment ici. Mais… Une fois cela fait, quelle est la prochaine étape ? Suis-je arrivée au palier ultime ? Revenir à Fleurs du Lac, c’est un genre de test. Ma nostalgie va-t-elle me piquer le cœur ?

Mais outre cela, il me fallait reconnecter. Revenir à la source. Depuis mon retour en France, j’ai l’impression d’être une enfant. Je dois réapprendre à me fondre dans la masse, je dois réapprendre certains codes sociaux, je réapprends même des expressions que j’avais oubliées. Je passe mon temps à essayer de me reconnecter aux gens. A réinstaurer quelques automatismes, quelques private jokes, quelque confiance. Il y a des échecs évidemment, mais je mets beaucoup d’énergie à reconnecter avec ma famille, pour me positionner sur les branchages familiaux. Je suis en train de tenter de cerner qui je suis en établissant d’où je viens.

Quand je suis partie, c’était parce que j’avais perdu des bouts d’identité. J’avais perdu le meilleur job du monde (si tu te demandes, j’étais libraire), et successivement deux grands amours. J’en étais lessivée, grelottante et pantelante, comme un naufragé amnésique. La question de l’identité est depuis lors un apprentissage ô combien enrichissant, ô combien intriguant mais surtout sacrément compliqué. J’ai vécu 42 vies minimum lors de mes voyages, comme si je découvrais tour à tour des facettes de ma personnalité que je ne connaissais même pas.

Et je pouvais plus facilement les laisser sortir ces facettes, ces autres moi, justement parce que j’étais coupée de mes proches. Pendant une année j’ai vécu sans autre regard sur moi que le mien –et celui d’inconnus dont le jugement ne m’intéressait guère. Si j’ai pu partir randonner en solo, si j’ai pu faire de l’auto stop, si j’ai pu me mettre à la course, si j’ai pu flirter (et affinités) avec de parfaits inconnus, si j’ai pu me mettre des mines comme si j’avais 17 ans, si j’ai pu arrêter de fumer, etc, etc. Si j’ai pu essayer tout ça, si j’ai pu être celle qui est capable de tout ça, c’est bien parce que personne dans ce pays ne savait qui j’étais, et n’avait d’aprioris sur celle que je suis supposée être aux regards de mes proches. C’est très hippie/bobo/flowerpower de dire ça, mais bordel c’est en voyage que je me suis découverte. Que j’ai découvert à quel point j’étais multiple et surtout, en aucun cas figée. Que je pouvais être ce que je voulais être – ou tout du moins essayer.

A Fleur du Lac, je vois bien que j’arrive à recouper certaines de ces facettes avec mon enfance. Ce n’est pas un hasard si j’aime tant les fleurs, les plantes, si la nature m’apaise et que rien ne m’est plus agréable que le ronron d’un chat sur mes genoux ou la promenade matinale d’un chien en campagne. Ce n’est pas un hasard si j’aime être autant entourée, quand bien même je resterais silencieuse. J’avais juste oublié. A Fleurs du Lac je m’explique cette attirance pour la communauté, ce besoin que j’ai depuis plusieurs mois de faire résonner les histoires de voyage de ces Couchsurfeurs sur les murs de ma chambre. Ici, il y aura toujours à manger et à boire pour des invités, voire pour des inconnus. Ma tante me raconte justement comment mon paternel invitait sans vergogne des gens à la maison régulièrement pour partager un repas. Des gens que tout le monde prenait pour ses amis alors qu’en fait il venait de les rencontrer le jour même, au travail, dans la rue, à la Poste, tu vois. Mon père invitait de parfaits inconnus chez lui, sans rien demander en échange que le partage. « C’est le Couchsurfing avant le web » me souffle ma tante dans un sourire.

Peut-être que mon père essayait de me transmettre ces valeurs-là, ou peut-être qu’il l’aurait voulu. Mais on s’est bien fait bouffés par la ville tous les deux. A tel point que j’avais oublié. On s’est fait bouffé notre temps aussi, mais l’heure n’est plus aux regrets sur ce point-là. Reconnecter avec ma famille, c’est aussi ça finalement, un moyen de remettre le puzzle en ordre, de donner un prologue à cette histoire qui est la mienne.

Je suis contente qu’il reste là, ce jardin. Il change un peu, d’années en années, mais j’arrive toujours à y superposer mes souvenirs, à appliquer des calques et des filtres de soirées familiales, de journées à se prélasser dans l’herbe à regarder les nuages et écouter les criquets du soir. Même la lueur des étoiles me semble familière.


Je viens juste d’obtenir mon visa pour Taïwan, déterminée à tenter une nouvelle aventure. Mais aujourd’hui j’ai une petite voix qui me dit, ma voix de petite fille certainement, que peut être l’endroit que je cherche tant est simplement ici. Dans ce jardin, avec ce chat roux sur mes genoux.

Parce qu’il reste encore sacrément beaucoup de choses à apprendre et de morceaux de puzzle à remettre en place.


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