UNE PETITE ÎLE, DE GRANDES HISTOIRES : 5 LIVRES POUR DÉCOUVRIR TAÏWAN



Début 2018, l’auteur taiwanais Wu Ming-Yi était nominé pour le Man Booker Prize International pour son roman, encore non traduit en Français, 單車失竊記 (The Stolen Bicycle – Le Vélo volé). On se souvient surtout de la polémique entourant sa nomination, lorsque sous la pression de la République Populaire de Chine le comité d’organisation changea sa nationalité en « Taiwan, Chine » (un petit conseil, ne jamais présumer d’un Taiwanais qu’il est Chinois…) Ce fut un tollé général et international jusqu’à que ce que Wu Ming-Yi soit enfin listé comme venant de Taïwan. Tout court.

Décidément, même en littérature, il n’est pas facile d’être Taïwanais.

(Read this post in English, baby!)


Taiwan fait office d’exception. Cette petite île est une curiosité. La controverse, la résistance calme face au géant Chinois, la culture incomparable, unique ; c’est cela qui rend l’île de Formose si attachante. C’est de là que la littérature Taïwanaise puise toute sa richesse. Les thèmes de l’identité et de l’appartenance y sont très présents. Par les vagues de colonisations et d’immigrations successives, l’identité Taïwanaise se veut clairement multiple, et la société même s’essaie à devenir de plus en plus inclusive.

Dans la littérature Taïwanaise, on parle aussi volontiers d’écologie, de la puissance de la nature. Entre la pollution des mégalopoles et les catastrophes naturelles comme les typhons et les tremblements de terre,
Taïwan n’échappe pas aux questionnements fondamentaux du monde d’aujourd’hui sur le climat et notre responsabilité.


Pour moi, plonger dans des histoires Taïwanaises, c’était mieux comprendre cette petite île si singulière où j’avais élu domicile pendant une année. Comprendre ces débats qui l’animent, ces traditions multiples, cette culture qui m’était si étrangère. Embrasser ses contradictions.

Je propose ici de découvrir 5 récits qui ont fait battre mon cœur de libraire à Taïwan puis quelques adresses pour s’adonner à la lecture à Taïwan lorsque l’on ne peut pas lire le Chinois dans le texte.



L’HOMME AUX YEUX À FACETTES, Wu Ming-Yi, Stock, 2014

Avant d’écrire le fameux The Stolen Bicycle nominé au Man Booker Prize, Wu Ming-Yi a écrit bien d’autres romans, dont L’Homme aux yeux à facettes, premier livre Taïwanais qui me passait entre les mains.

Ce roman nous raconte l’histoire et le destin du jeune Atile’i venant d’une île imaginaire et préservée du monde, Wayo-Wayo. Celui-ci, conformément à la tradition en ce qui concerne les fils cadets, se voit dans l’obligation de quitter son île en bateau pour ne jamais revenir… On découvre en parallèle l’histoire d’Alice, professeure de Lettres sur la côte Est de Taïwan, qui ne parvient pas à faire le deuil de son mari et de son fils, tous deux disparus en montagne.

Ce qui provoquera leur rencontre ? Le fameux 8ème continent, ce continent de plastique et de déchets qui tourbillonne dans les eaux du Pacifique.


“Aimez-votre terre! Aimez-la de tout votre cœur car elle est la chose la plus précieuse de l’île, au moins autant que l’eau de pluie et le cœur des femmes.”


Wu Ming-Yi signe ici une fable écologique qui flirte avec le fantastique. On ne sait jamais très bien sur quel pied danser, et c’est bien cet inconfort qui rend la lecture si puissante. Qu’en est-il de Wayo-Wayo ? Cette île fantasmée et coupée du monde aux traditions encore bien vivantes fait penser à certaines îles Polynésiennes. Elle pourrait même faire penser à Lanyu. Le lieu de vie d’Alice est quant à lui constamment éludé, jamais nommé. On devine cependant la côte Est Taïwanaise entre les lignes, entre océan et montagne. Cette côte Est rugueuse, témoin de toutes les tempêtes.

Un roman qui m’a beaucoup remuée, interrogée sur le deuil, la nature et les rapports humains.



NOUVELLES DE TAIWAN, collectif, Magellan & Cie, 2018

Ce petit recueil de nouvelles propose une belle entrée en matière dans l’univers littéraire Taïwanais. On se laisse transporter avec beaucoup de curiosité dans la vie quotidienne des personnages atypiques de ces six histoires courtes.

La mort n’est jamais très loin d’ailleurs, dans ces nouvelles douces-amères. Il y a là une grand-mère collectionneuse d’histoires sur son lit de mort, une jeune femme obsédée par son frigo au point de s’y enfermer, un couple qui compense la perte de leur fils par des dégustations culinaires compulsives… Il serait facile de se laisser glisser dans le pathos. De n’y voir que les défauts d’une société qui veut faire taire les souffrances individuelles.


« Il faudrait pouvoir congeler le bonheur présent et le conserver dans toute sa fraîcheur, comme un légume. »
Ko Yu-Fen


Et pourtant, ce n’est pas tant de drames dont il est question ici, mais bien de ces moments bien particuliers où le changement a lieu, où la résilience est possible. Les thèmes sont terriblement actuels: suicide, dépression, maladie, tromperie, nostalgie de l’enfance perdue… Et puis surgit l’espoir.



DERNIÈRES LETTRES DE MONTMARTRE, Qiu Miaojin, Notabilia, 2018

Ce qu’il y a de particulier avec ces Dernières lettres de Montmartre, c’est que son autrice, Qiu Miaojin s’est donnée la mort juste avant la parution de l’ouvrage, à Paris, en 1995. Effectivement, Qiu Miaojin vécut à Paris de 1990 à 1995, suivant les enseignements d’Hélène Cixous dans son Centre d’études féminines.

On oscille alors entre Paris, Taipei et Tokyo au début des années 90, mais surtout on vacille, on se prend en pleine gueule un témoignage d’amour, lettre après lettre. Démodées, les lettres d’amour ? Pas quand elles sont écrites avec tant d’ardeur, pas quand elles interrogent tant l’âme humaine, et explorent les tréfonds des sentiments amoureux.


« Voilà ce que je n’arriverai pas à éclaircir : est-ce l’amour entre elle et moi qui nous a emprisonnées, ou nous-mêmes qui avons emprisonné notre amour ? »



Ces lettres de Montmartre sont une déclaration d’amour de la narratrice, Zoé, envers Xu, qui l’a quittée, trompée, qui est retournée vivre à Taipei. Ce qui m’a frappée, agacée même parfois, c’est cette impression de lire certains de mes journaux intimes. Finalement, Qiu Miajin sonde l’âme des jeunes femmes avec une justesse et une noirceur qui m’ont soufflée. Je m’identifie sans difficulté à sa quête d’absolu, son désir d’authenticité amoureuse. Malgré le désespoir, elle déploie des trésors d’ingéniosité pour « y arriver » (expression en français dans le texte original), et rester fidèle à ses sentiments.


« Chaque fois que je me laisse aller au besoin impérieux que j’ai de toi, à jouir de l’amour que tu me dispenses et dont tu me combles pleinement, j’ai l’impression d’être un avion suicide : après la passion romantique et la jouissance d’une descente en piqué, ne restent que les cendres grises voltigeant après l’impact. »


Qiu Miaojin est aussi devenue une figure de proue de la littérature LGBTQ puisque ses lettres sont une déclaration vibrante d’un amour entre deux jeunes femmes. La vie et la mort de l’autrice entrent sans cesse en résonnance avec le destin de la narratrice, ce qui en fait un texte aussi déroutant qu’il est exigeant. En tous cas, moi, j’ai été bouleversée.



FORMOSE, Li-Chin Lin, Cà & Là, 2011

Li-Chin Lin vit en France depuis presque une vingtaine d’année déjà. Née à Taïwan en 1973, en plein régime KMT, Li-Chin Lin nous raconte son enfance, ballottée entre l’aspiration à être une petite fille modèle selon les normes du régime en place et son identité familiale.

Son récit, pourtant grave, n’empêche en rien l’humour. Li-Chin Lin réussit enfin à regarder son passé avec une certaine tendresse, à taquiner cette fillette championne de dessin anti-communiste à l’école qui lisait des mangas en cachette. Il est bien question de son identité Taïwanaise dans Formose, cette identité forgée dans la honte de ses ancêtres qui parlent Japonais, Holo (langue Taïwanaise) ou Hakka (langue des Hakkas, immigrés de la Chine du Nord arrivés dès le XIIIè siècle) lorsqu’à l’école et à la télévision il est impératif de parler un Mandarin parfait pour s’assurer un avenir brillant.

De la honte surgit pourtant l’interrogation, la révélation même, lorsqu’elle entre en fac d’histoire dans les années 90 et commence à voir l’histoire de son île avec un œil neuf. Elle découvre alors les années d’oppression découlant de la politique de Chiang Kai Chek et la fameuse Terreur Blanche, les élections et les partis politiques corrompus. Et pourtant c’est au milieu des années 90 que les choses commencent à bouger à Taïwan, que la politique s’ouvre à l’international, que la liberté d’expression s’installe, que les langues locales sont enfin mieux considérées.

Formose est je pense un des meilleurs moyens de comprendre l’histoire récente de Taïwan ainsi que ses enjeux politiques et sociaux à travers un roman graphique émouvant.


LIRE FORMOSE



FUDAFUDAK, L’ENDROIT QUI SCINTILLE, Li-Chin Lin, Cà & Là, 2017

Avec ce deuxième roman graphique, Li-Chin Lin s’attaque à la question des identités aborigènes de Taïwan. En effet, après la levée de la loi martiale, les mouvements pour les droits des aborigènes se sont intensifiés afin de sauvegarder leurs cultures durement oppressées par les régimes politiques successifs.

En 2013, elle décide donc d’aller vivre près de Dulan, sur la côte Est, dans une ferme biologique au cœur de la communauté Amis. Les Amis sont une des nombreuses communautés aborigènes de Taïwan (il y en a près d’une vingtaine) concentrés principalement sur la Côte Est. Ils sont surtout reconnus pour leur Festival des Récoltes, que Li-Chin Lin dessine avec beaucoup de précision. Elle évoque même le combat pour certains Amis d’avoir droit à des jours de congés pour y participer.

En langage Amis, Fudafudak signifie « l’endroit qui scintille. » C’est aussi le nom donné à une plage du Sud de Dulan (Shan-Yuan en Mandarin), une plage sacrée pour ce peuple aborigène, transformée en grand hôtel sans l’accord préalable de la communauté Amis, évidemment.

A travers les témoignages des Amis et de son amie Hsiao-Chin qui possède une ferme à Dulan, Li-Chin Lin nous présente une culture aussi belle qu’elle est menacée. Elle nous livre un récit engagé sur les minorités aborigènes de Taïwan et partage avec nous certaines de leurs traditions, et leurs combats pour maintenir leur richesse culturelle, mais aussi avoir droit de participer à la politique Taïwanaise actuelle. Parce qu’à travers les voix des Amis, ce sont les voix de toutes les communautés aborigènes de Taïwan qui s’élèvent. Elle évoque d’ailleurs le cas de Lanyu et de la construction de cet établissement de stockage de déchets nucléaires dont je vous parlais aussi dans mon article sur mon tour de l’île.

J’ai encore pris plus de plaisir à lire Fudafudak puisque Li-Chin Lin m’a touchée au cœur. La question des minorités aborigènes est une question essentielle pour qui s’intéresse un minimum à Taïwan, et c’est une problématique à laquelle j’ai été très sensible. J’aime la manière qu’a Li-Chin Lin de poser ses questions et son regard en laissant un grand espace de parole aux concernés. J’aime aussi la manière dont ce roman graphique me rend toute nostalgique de la région de Dulan, cette petite bourgade en bord d’océan au nord de Taitung.


LIRE FUDAFUDAK



LA PARTICULARITÉ DES ÉDITIONS TAÏWANAISES

D’ailleurs, savais-tu que Taïwan est l’un des rares endroits au monde à utiliser le Chinois traditionnel pour écrire et non le simplifié ? Il s’agit de la forme ancienne des sinogrammes (ou caractères chinois), adoptés dans leur forme actuelle vers les 500 après J.C. Les sinogrammes ont été simplifiés lors de la Révolution Culturelle en Chine de 1950, pour permettre une meilleure alphabétisation de la population. Il s’agit surtout de réduire les composantes des sinogrammes – pour exemple « France » s’écrit 法国 en simplifié et 法國 en traditionnel (ici c’est le caractère signifiant « pays » qui change).

Ainsi, comme Hong Kong, Macau et Taïwan n’ont pas été touchés par la Révolution Culturelle, ils ont donc continué à utiliser les sinogrammes traditionnels – notamment dans les livres. Les éditions Taïwanaises sont donc foncièrement différentes de leurs consœurs chinoises et connaissent un certain succès pour leur côté noble et un peu old school; après tout, le Chinois traditionnel s’utilise encore dans l’art de la calligraphie.


MAIS AU FAIT… OÙ LIRE À TAÏWAN ?

TU VEUX LIRE EN FRANÇAIS : Et pour cela, rien de mieux qu’un petit tour à la librairie Française Le Pigeonnier (信鴿法國書店) à Taipei pour découvrir des histoires taiwanaises traduites en Français.

Il est aussi possible d’emprunter des livres à la médiathèque de l’Alliance Française, que ce soit à Taipei ou à Kaohsiung. Bon à savoir : il n’est pas nécessaire d’être étudiant pour emprunter des livres, il suffit de créer une carte de membre (200NT$ de frais et 100NT$ de caution)

En manque d’inspiration ? Direction le site Lettres de Taïwan pour découvrir Taïwan à travers les livres. Actualités, interviews, annuaire des librairies de Taïwan, mais surtout une vraie mine d’or d’œuvres littéraires taiwanaises pour les néophytes.

TU VEUX LIRE EN ANGLAIS : Pour des traductions en Anglais, rendez-vous dans l’un des nombreux magasins Eslite, cette chaîne de librairie Taïwanaise présente sur tout le territoire. A Taipei, le magasin de DunHua Road est ouvert 24h/24 tous les jours – de quoi satisfaire ses insomnies- et l’on retrouve même un établissement dans le métro, entre les stations Zhongshan et Shuanglian.

Et si tu souhaites t’informer sur la littérature Taïwanaise et son histoire, rendez-vous au Musée National de la Littérature de Taïwan à Tainan. Dans un superbe bâtiment, plusieurs expositions se succèdent pour expliquer les diverses influences de la migration, de la nature et des langues sur la littérature Taïwanaise. On nous raconte les sensibilités aborigènes, la nostalgie d’un foyer abandonné par les premiers colons Chinois, mais aussi l’émerveillement de la découverte des paysages Taïwanais. On en apprends plus sur la résistance, aussi, face à des gouvernements successivement oppressifs. Seul bémol, tout n’est pas forcément traduit en Anglais, donc pas très facile d’accès lorsque l’on connaît peu la culture asiatique.


De mon point de vue, il existe deux manières de connaître un pays et ses habitants: grâce au voyage et aux rencontres qui en découlent, mais aussi grâce à la littérature. Après tout, la littérature c’est un peu la voix intime des gens et de leurs multitudes de vies.

C’est pour cela que, bien que je ne sois plus basée sur l’île de Formose, ma curiosité pour la littérature Taïwanaise n’a pas faiblit d’un iota, et que je compte étoffer cet article au fur et à mesure de mes lectures.

Et sinon, toi tu as déjà lu des livres Taïwanais?

Tu en as à me conseiller ?



UNE PETITE ÎLE, DE GRANDES HISTOIRES : 5 LIVRES POUR DÉCOUVRIR TAÏWAN
Tagged on:                             

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.